Poèmes sur le matin : un florilège dans la littérature française

Recueil de poésie ouvert sur le rebord d une fenêtre à l aube

Le matin revient dans la poésie française depuis huit sièclés au moins. Avant même que le français ne s’écrive comme aujourd’hui, les troubadours d’Occitanie composaient déjà des chants de l’aube. Rien d’étonnant. L’heure où le jour se lève met tout d’un coup en jeu ce qui obsède les poètes : le temps qui passe, l’amour qui doit finir, la lumière qui recommence.

Ce florilège rassemble des poèmes sur le matin choisis à travers la littérature française, de la chanson d’aube médiévale jusqu’aux vers du XXe sièclé. On y croise Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Prévert. Et quelques noms plus discrets, dont un troubadour de nos Corbières. Chaque texte est situé, daté, expliqué. L’idée n’est pas d’aligner des citations mais de comprendre pourquoi cette heure-là, entre toutes, a tant fait écrire.

L’aube des troubadours : l’alba, ancêtre occitan du poème du matin

Le premier grand poème du matin en langue d’oc s’appelle une alba, mot occitan pour l’aube. Le genre a ses règles. Deux amants ont passé la nuit ensemble, un guetteur veille sur la tour, et au petit jour il lance son cri : il faut se séparer avant que le mari ou les jaloux ne surprennent les amoureux. La lumière du matin y est une ennemie. Elle sépare.

Giraut de Bornelh, troubadour actif autour de 1200 dans le Sud-Ouest occitan, a laissé la plus connue de ces chansons d’aube : Reis glorios, verais lums e clartatz. Le veilleur y prie « Roi glorieux, vraie lumière et clarté » de protéger son compagnon endormi, puis l’avertit que l’aube vient. On mesure la distance avec l’image sucrée du matin qu’on se fait d’habitude. Ici l’aube fait mal.

Ce détail compte pour qui vit dans l’Aude. Les cours seigneuriales de Carcassonne et des Corbières faisaient partie de ce monde des troubadours avant la croisade contre les Albigeois. L’alba n’est pas une curiosité lointaine : c’est un morceau de l’histoire littéraire d’ici. Les rencontres littéraires des Corbières remettent régulièrement cette poésie occitane au goût du jour, preuve qu’elle n’a pas dit son dernier mot.

La rose du matin : carpe diem à la Renaissance

Sautons trois sièclés. Chez les poètes de la Pléiade, le matin devient le moment fragile où la beauté s’ouvre avant de faner. Ronsard le résume dans un vers que tout le monde a croisé au collège : « Mignonne, allons voir si la rose… ». Le poème date des années 1550. La rose cueillie « dès le matin » est belle le midi et morte le soir. Leçon claire : profite du jour pendant qu’il est jeune.

Ce carpe diem au petit matin traverse toute la poésie amoureuse du XVIe sièclé. Le lever du jour y sert de métaphore à la jeunesse. « Le matin de la vie », dira-t-on longtemps après, pour désigner ces années où tout semble encore possible. On tient là un des deux grands sens que la poésie prête au matin : le commencement, la promesse, la fraîcheur. L’autre sens, plus sombre, viendra avec les romantiques.

« Demain, dès l'aube » : le matin de deuil chez Victor Hugo

« Demain, dès l’aube » : le matin de deuil chez Victor Hugo

Il y à un poème du matin que des générations d’élèves connaissent par cœur. Hugo l’a écrit en 1847, publié en 1856 dans Les Contemplations. Trois quatrains, d’une simplicité qui coupe le souffle :

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. »

On croit d’abord à un rendez-vous d’amour. On avance dans le poème, et on comprend : le poète marche vers la tombe de sa fille Léopoldine, noyée à Villequier à dix-neuf ans. L’aube n’annonce aucune joie. Elle ouvre une journée de marche silencieuse vers un cimetière. Hugo ne pleure pas dans le texte, il ne décrit presque rien, il garde les yeux « fixés sur mes pensées ». Le matin devient le décor neutre d’une douleur retenue.

Ce renversement fait la force du poème. La campagne qui « blanchit » au lever du jour, ce vert de printemps, ces fleurs qu’il refuse de regarder : tout ce qui devrait consoler ne fait qu’accentuer le vide. Le matin romantique n’est plus la rose de Ronsard. C’est une lumière qui éclaire l’absence.

Ces poèmes matinaux continuent d’inspirer les auteurs contemporains, comme en témoigne la revue littéraire de Lagrasse qui explore les correspondances entre les époques.

Comme le montre l’œuvre de Joë Bousquet, le matin peut aussi être une métaphore de la renaissance poétique.

Baudelaire : le crépuscule du matin sur une ville sale

Avec Baudelaire, le matin descend dans la rue. Dans Les Fleurs du mal, la section des Tableaux parisiens contient un poème sec et magnifique, « Le Crépuscule du matin ». Pas de rosée, pas d’oiseaux gentils. Un Paris qui se réveille dans le froid et la crasse :

« La diane chantait dans les cours des casernes, Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. »

Puis cette image, l’une des plus belles de tout le recueil, où l’aurore ressemble à une pauvre fille grelottante :

« L’aurore grelottante en robe rose et verte S’avançait lentement sur la Seine déserte. »

On est loin de l’allégorie mythologique. L’aube de Baudelaire tousse, elle a froid, elle traîne sur un fleuve vide pendant que « les débauchés rentrent, brisés par leurs travaux ». Le poète regarde le matin des ouvriers, des malades, des femmes en couches, de tous ceux que la nuit a laissés sur le carreau. Ce réalisme urbain change tout. Après lui, le matin poétique peut être laid, et c’est justement ce qui le rend vrai.

Rimbaud : « J’ai embrassé l’aube d’été »

Rimbaud, lui, embrasse l’aube. Littéralement. Le poème en prose « Aube », dans les Illuminations, s’ouvre sur une phrase qu’on n’oublie plus : « J’ai embrassé l’aube d’été. » Suit une course d’enfant dans un bois qui s’éveille, où le poète poursuit la déesse du matin à travers les fleurs et les cascades, jusqu’à la saisir. Le texte est écrit vers 1873-1875, Rimbaud n’a pas vingt ans.

Et puis la chute, glaciale : « Au réveil il était midi. » Tout n’était qu’un rêve. L’aube fuit, on ne la retient pas, on se réveille et la magie s’est enfuie avec la matinée. Rimbaud invente là une manière neuve de dire le matin : non plus comme un décor mais comme une vitesse, un élan, quelque chose qu’on attrape en courant et qui vous file entre les doigts. Peu de poèmes rendent aussi bien la sensation physique du premier jour d’été.

Le matin quotidien : Prévert et le café dans la tasse

Changement complet de registre. En 1946, Jacques Prévert publie Paroles, et parmi les poèmes se trouve « Déjeuner du matin », que des millions d’écoliers ont récité. Aucune métaphore, aucun mot rare. Juste des gestes, comptés un par un :

« Il a mis le café Dans la tasse Il a mis le lait Dans la tasse de café »

Le poème continue ainsi, geste après geste, jusqu’au départ de l’homme qui s’en va sans un mot, sous la pluie, laissant l’autre en larmes. Le matin de Prévert n’a rien de lyrique. C’est une cuisine, une rupture qui se joue dans le silence des cuillères. Et pourtant l’émotion est là, énorme, tenue par cette énumération plate. Prévert prouve qu’on peut faire de la poésie du matin avec un bol de café et un imperméable. La banalité devient déchirante.

C’est peut-être ça, la grande leçon du XXe sièclé sur le matin : il n’a plus besoin d’aurore mythologique pour toucher. Un petit déjeuner suffit.

L’aube du XXe sièclé : Apollinaire, Char et la lumière retrouvée

Apollinaire ouvre Alcools (1913) avec « Zone », long poème qui erre dans Paris au petit matin. « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin », lance-t-il, avant de terminer sur une image de soleil levant devenue célèbre : « Soleil cou coupé ». Le matin y est celui d’un homme qui a marché toute la nuit et voit le jour se lever sur une ville et sur une vie ancienne qu’il veut quitter.

Pendant la guerre, l’aube prend un sens politique. Dans Fureur et mystère (1948), René Char, résistant dans les maquis, fait du lever du jour l’image de la libération qui vient. L’aube n’est plus intime, elle est collective : le matin d’un peuple qui sort de la nuit de l’Occupation. Paul Éluard, dans les mêmes années, associe lui aussi la lumière du matin à l’espoir retrouvé. Le motif traverse ainsi tout le sièclé, du désespoir baudelairien à la promesse d’un jour meilleur.

Un mot, enfin, pour un poète de chez nous. Joë Bousquet, immobilisé dans sa chambre de Carcassonne après une blessure de guerre, a passé sa vie à écrire face à une fenêtre. Le matin, pour lui, n’était pas une promenade : c’était la lumière qui entrait dans une pièce fermée, la seule aube qu’un corps cloué pouvait encore accueillir. Sa poésie donne au lever du jour une intensité rare, celle de quelqu’un pour qui chaque matin comptait double.

Pourquoi le matin fait-il autant écrire les poètes ?

Trois raisons reviennent, une fois qu’on aligne tous ces textes.

D’abord le matin est un seuil. Il sépare la nuit du jour, le rêve du réel, l’endormi de l’éveillé. Les poètes adorent les seuils, ces moments où l’on bascule d’un état à l’autre. L’aube de l’alba sépare les amants ; celle de Rimbaud sépare le songe et le réveil.

Ensuite, le matin dit le temps. Un jour qui commence, c’est une petite vie en réduction : naissance le matin, plénitude à midi, mort le soir. La rose de Ronsard tient dans cette image. Écrire le matin, c’est souvent parler de la jeunesse et de sa fuite.

Enfin le matin joue sur la lumière, et la lumière est le premier outil du poète. Blanche chez Hugo, rose et verte chez Baudelaire, dorée chez Rimbaud : chaque auteur peint son aube avec sa palette. Le lever du jour offre un spectacle qui change de minute en minute, un cadeau pour qui cherche des images. Voilà pourquoi, du troubadour audois à Prévert, la poésie n’en finit pas de se lever avec le soleil.

Cinq poèmes du matin à lire en entier

Pour prolonger ce florilège, voici cinq textes à retrouver dans leur version complète. Ils couvrent sept sièclés à eux seuls.

PoèmeAuteurRecueil et dateCe qu’on y trouve
Reis gloriosGiraut de BornelhChanson d’aube, vers 1200L’aube occitane qui sépare les amants
Mignonne, allons voir si la roseRonsardOdes, vers 1550La rose du matin et le carpe diem
Demain, dès l’aubeVictor HugoLes Contemplations, 1856L’aube de deuil vers la tombe de Léopoldine
Le Crépuscule du matinBaudelaireLes Fleurs du mal, 1857Le réveil sale et froid de Paris
Déjeuner du matinJacques PrévertParoles, 1946La rupture racontée geste par geste

Cinq entrées suffisent à mesurer le chemin parcouru. On part d’un guetteur qui crie sur une tour et on arrive à un café qui refroidit dans une cuisine. Entre les deux, l’aube à tout dit : l’amour, la mort, le temps, la ville, l’espoir.

Foire aux questions

Quels sont les plus beaux poèmes sur le matin en littérature française ?

« Demain, dès l’aube » de Victor Hugo et « Le Crépuscule du matin » de Baudelaire arrivent souvent en tête. Le premier pour son émotion contenue, le second pour son réalisme urbain. Les amateurs de poésie en prose citent aussi « Aube » de Rimbaud. Et pour l’émotion du quotidien, « Déjeuner du matin » de Prévert reste imbattable. Le choix dépend de ce qu’on cherche : le lyrisme, la crudité ou la simplicité.

Qu’est-ce qu’une aubade et quel rapport avec les poèmes du matin ?

L’aubade vient de l’alba occitane, la chanson d’aube des troubadours du Moyen Âge. À l’origine, c’est un poème chanté au lever du jour, souvent pour dire la séparation forcée de deux amants surpris par le matin. Le mot a ensuite désigné un concert donné à l’aube sous les fenêtrès de quelqu’un. L’aubade est donc l’ancêtre direct de tout poème sur le matin dans notre langue.

Pourquoi le matin est-il un thème si présent dans la poésie française ?

Parce que le lever du jour concentre les grandes obsessions des poètes. C’est un seuil entre nuit et jour, une image du temps qui passe, et un festival de lumière qui change à chaque instant. Trois ingrédients qui nourrissent la poésie depuis les troubadours. Le matin permet de parler de l’amour, de la mort et de la jeunesse sans jamais les nommer directement.

Existe-t-il des poèmes du matin dans la poésie occitane ?

Oui, et c’est même là que naît le genre. L’alba, ou chanson d’aube, est une spécialité des troubadours des XIIe et XIIIe sièclés, actifs notamment dans l’Aude et autour de Carcassonne. Giraut de Bornelh en a laissé la plus fameuse, Reis glorios. Cette tradition occitane du poème du matin précède de plusieurs sièclés les grands textes en français.

Comment choisir un poème sur le matin à réciter ou à offrir ?

Tout dépend du ton voulu. Pour une émotion forte et un texte court, « Demain, dès l’aube » se retient vite et frappe juste. Pour quelque chose de plus lumineux, « Aube » de Rimbaud célèbre la joie du premier jour d’été. Et pour surprendre, « Déjeuner du matin » de Prévert dit beaucoup avec presque rien. Lisez-les à voix haute avant de choisir : la poésie du matin se juge à l’oreille autant qu’au sens.

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