Lire et Lier : la revue littéraire de Lagrasse qui tisse les correspondances entre lecteurs et auteurs

Cloître de l'abbaye de Lagrasse au crépuscule, livres ouverts sur un banc en pierre

Personne n’attendait ça. À l’été 2020, le Banquet du livre de Lagrasse, rendez-vous fixe depuis vingt-cinq ans dans les Corbières, a dû s’effacer derrière la pandémie. À la place est née une forme inattendue : Lire, lier. Dix jours, trois rendez-vous par jour, une trentaine d’auteurs, et une idée têtue. La lecture comme façon de retisser ce que le monde avait délié.

On parle ici d’une revue littéraire au sens le plus vivant du terme. Pas un objet imprimé. Une revue jouée, parlée, écoutée, du 4 au 14 août, sous le pont de l’Alsou ou sous les voûtes de l’abbaye. Avec une obsession partagée par tous les invités : la correspondance, sous toutes ses formes. Lettres entre auteurs, échos entre les œuvres, dialogues entre les époques, correspondances baudelairiennes entre les sens.

Cet article retrace l’aventure de Lire et Lier, ses figures, ses thèmes, et ce qu’elle a légué au Banquet du livre actuel. Pour les habitués des rencontres littéraires des Corbières comme pour les curieux qui découvrent Lagrasse, c’est une porte d’entrée dans une géographie de la lecture peu commune en France.

Aux origines de Lire et Lier : un été 2020 sans Banquet

L’histoire commence par un renoncement. Au printemps 2020, la Maison du Banquet et des Générations, qui orchestre depuis 1995 le grand rendez-vous littéraire de l’abbaye de Lagrasse, comprend qu’elle ne peut pas tenir sa formule habituelle. Sept jours de conférences serrées, des centaines de spectateurs au bistrot littéraire, des écrivains entassés dans le cloître. Impossible cet été-là.

L’équipe aurait pu annuler. Elle a choisi un autre geste. Composer un programme allégé, dispersé, où la rencontre serait possible sans foule. Trois rendez-vous quotidiens, en plein air le plus souvent, avec des lectures, des conversations, parfois un film aux étoiles. Le titre tombe assez vite : Lire, lier. Deux verbes qui se ressemblent presque, une lettre les sépare. Tout est dit.

Dans la note qui accompagnait l’annonce, on lisait cette phrase qui résume l’esprit : « Si vous le souhaitez, nous vous retrouverons trois fois par jour, dans l’abbaye ou dans le village, sous le pont, sous la halle ou au fond du grand parc, avec les écrivains, les philosophes, les historiens, les cinéastes et les chercheurs qui se soucient, en cet été si particulier, de ce que peuvent lier encore, de l’un à l’autre, le livre et la lecture ». Voilà le programme. Voilà la revue.

Une revue littéraire grandeur nature dans le village

Pourquoi parler de revue à propos d’un événement vivant ? Parce que Lire et Lier fonctionnait comme un sommaire. Chaque journée, ses textes, ses voix, ses échos. Une structure éditoriale, des entrées, des transitions. Et un rythme qui rappelle celui d’une publication périodique : un numéro par jour, dix numéros en tout.

Pour mieux comprendre le cadre historique de ces rencontres, découvrez notre guide complet de l’abbaye de Lagrasse.

Le sommaire s’ouvrait le 4 août à 22h dans l’abbaye, avec Patrick Boucheron et Yann Potin sur La nuit du 4 août. Le clin d’œil historique était évident. En 1789, la même date, les députés abolissaient les privilèges. Une nuit qui avait suivi la Grande Peur. Le parallèle avec 2020 s’imposait sans qu’il faille le souligner.

Les midis, sous le pont, le comédien Jacques Bonnaffé livrait son Brut de poésie. Quotidien. Comme une rubrique fixe. Cinq jours d’affilée, il a fait bondir des vers au-dessus de l’eau de l’Alsou. Les soirs alternaient lectures, conversations philosophiques, projections. Aucune répétition d’une formule. Et toujours, en arrière-plan, cette question : que signifie lire quand on ne peut plus se réunir ?

Correspondances : le fil rouge de Lire et Lier

Correspondances : le fil rouge de Lire et Lier

Le terme « correspondances » revient dans presque chaque séance, sous des formes différentes. C’est le ciment qui tient la revue.

Première acception, la plus littéraire : la correspondance épistolaire. Marielle Macé, normalienne et professeure à l’EHESS, a consacré l’une de ses interventions à ces voix qui s’écrivent. Ce soir-là, intitulé Attachés à ce qui tombe, elle a parlé des chants d’oiseaux écoutés pendant le confinement. Les lettres qu’on s’envoyait alors. Les correspondances réinventées dans le silence des villes. On la retrouve d’ailleurs dans l’un de nos articles consacré à son ouvrage Façons de lire, où la même attention au menu, au minuscule, revient.

Deuxième acception, baudelairienne. Les correspondances comme système de résonances entre les sons, les parfums, les couleurs. C’est ce qu’explorent Yann Potin et Patrick Boucheron dans leur série Espacer le temps : essais de cartographies parlées. Six jours de suite, carte en main, ils ont tracé des géographies mouvantes du village. Une stèle, un pont, une borne. Et derrière chaque détail, des échos qui débordent du lieu vers le monde.

Troisième acception, la plus rare et peut-être la plus juste : la correspondance comme conversation entre auteurs vivants. Mathieu Potte-Bonneville et Stéphane Habib ont fait ça le 12 août, dans une séance intitulée Lire l’avenir, lire les signes. Une conversation entre philosophie et psychanalyse. Pas un dialogue de façade, un vrai échange où chacun reprenait les phrases de l’autre.

La revue a tissé ces trois fils sans jamais les nommer comme un thème. C’est plus fort comme ça. Personne n’a annoncé : « cette année, parlons des correspondances ». Mais elles étaient partout.

Les auteurs qui ont écrit la première édition

Ils étaient une trentaine. Difficile de tous les citer, et la liste mérite d’être déroulée parce qu’elle dit beaucoup du tissu de Lagrasse.

Du côté des historiens, on a vu défiler Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, déjà venu plusieurs fois au Banquet ; Yann Potin, archiviste et coauteur avec Boucheron de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) ; Romain Bertrand, spécialiste de l’Indonésie et de l’histoire globale, qui a donné trois soirées sur Manila Dream, le procès tenu à Manille à la fin du XVIIIe sièclé par le gouverneur Francisco de Sande ; Antoine Lilti, directeur d’études à l’EHESS, venu parler de Lire Voltaire et de l’actualité des Lumières ; François Bon, préhistorien à l’université de Toulouse, qui nous parlait d’un continent lointain. Cinq historiens dans une revue littéraire. C’est inhabituel et c’est tout Lagrasse.

DateAuteurDisciplineSujet
4 aoûtPatrick Boucheron, Yann PotinHistoireLa nuit du 4 août
5 aoûtMarielle MacéLittératureAttachés à ce qui tombe
6 aoûtNastassja MartinAnthropologieCroire aux fauves
8 aoûtMichel JullienLittératureLa corde des extases
8 aoûtFrançois BonPréhistoireUn continent lointain
10 aoûtEva BaltasarLittérature catalanePermafrost
11 aoûtBarbara StieglerPhilosophieDu cap aux grèves
11 aoûtAntoine LiltiHistoireLire Voltaire
12 aoûtChristophe PradeauLittératureLa Maison de Dulcinée
12 aoûtPotte-Bonneville, HabibPhilo / psychanalyseLire l’avenir

Du côté de la littérature, on retiendra Michel Jullien, dont Intervalles de Loire (Verdier, 2020) venait de paraître juste avant la fermeture des librairies. Christophe Pradeau, romancier chez Verdier également, qui enseigne à Paris-IV. Eva Baltasar, jeune écrivaine barcelonaise dont Permafrost avait fait événement en Espagne. Jean-Baptiste Harang, amoureux des premières phrases de romans, venu présenter son onzième livre. Et bien sûr Marielle Macé, dont les travaux sur les Façons de lire dialoguent étroitement avec l’esprit de Lagrasse.

Côté philosophie, deux figures fortes : Barbara Stiegler, philosophe à Bordeaux, qui publiait à la fin du mois Du cap aux grèves (Verdier), récit d’une mobilisation entre novembre 2018 et mars 2020 ; et Mathieu Potte-Bonneville, ancien directeur du département du développement culturel du Centre Pompidou, qui avait inventé la Nuit des Idées à l’Institut français.

L’anthropologie était représentée par Nastassja Martin, dont Croire aux fauves (Verticales, 2019) avait été l’un des événements de la rentrée précédente. Son récit de la rencontre avec un ours au Kamtchatka, en août 2015, a trouvé dans le contexte de 2020 un écho que personne n’aurait soupçonné.

Trois rendez-vous par jour : la mécanique d’une revue littéraire vivante

Comment fonctionnait cette revue éphémère ? Selon une partition simple, presque musicale.

Le midi, sous le pont. Cinq minutes à peine de marche depuis la place du village. L’Alsou coule. On s’assoit sur la pierre, parfois on entre dans l’eau. Jacques Bonnaffé y a déployé son Brut de poésie du 5 au 7 août. Les jours suivants, ce sont Boucheron et Potin qui ont pris le relais avec leur cartographie parlée. Pas de scène. Pas de micro. La voix portait, ou ne portait pas.

L’après-midi, à 18h, dans l’abbaye. C’était le moment des conférences, des lectures longues, des présentations de livres récents. Romain Bertrand a tenu trois soirées sur Manila Dream. Michel Jullien a lu un inédit, La corde des extases. Eva Baltasar a présenté Permafrost, traduit du catalan par Annie Bats chez Verdier.

Le soir, à 22h, retour à l’abbaye pour les rencontres les plus libres. Conversations à deux voix, projections de films, lectures musicales. Le 9 et le 10 août, la revue passait au cinéma : deux soirées 2 fois Madame Bovary, sous les étoiles dans le cloître. Une façon de rappeler que la littérature ne s’arrête pas à la page.

Trois rendez-vous quotidiens, dix jours, trente séances. La revue tenait sur dix numéros. À ce rythme, elle aurait pu durer toute l’année. Elle s’est arrêtée le 14 août, juste avant l’Assomption.

Le sens du titre : pourquoi Lire et Lier (et pas autre chose)

Lire et Lier. Le rapprochement des deux verbes n’est pas un jeu de mots. C’est une thèse sur la lecture.

Lire seul, dans son coin, ne suffit pas. La lecture ne devient une expérience qu’au moment où elle relie. À soi-même d’abord, à travers les années qui passent. Aux autres ensuite, dans la conversation qu’on aura forcément. Au monde enfin, par les liens qu’elle révèle entre des époques, des disciplines, des géographies. C’est ce qu’avait théorisé Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être (Gallimard, 2011) bien avant 2020.

À Lagrasse, ce postulat trouve un terrain idéal. Le village compte moins de cinq cents habitants. L’abbaye date du IXe sièclé. Le bistrot littéraire ouvre toute l’année. Le projet culturel s’appelle d’ailleurs Les arts de lire. Et la résidence d’écrivains, qui tourne tout au long de l’année, accueille des auteurs en pleine écriture. Tous les éléments d’une revue littéraire permanente sont déjà là, hors banquet.

Lire et Lier a simplement rendu visible ce qui se faisait toute l’année. La revue n’a pas créé le lien. Elle l’a montré.

Une suite éditoriale : le journal des arts de lire

Que reste-t-il aujourd’hui de Lire, lier ? Une chose tangible : le Journal des arts de lire. Cette publication trimestrielle, éditée par l’EPCC Les arts de lire qui gère désormais l’abbaye, prolonge l’esprit du programme 2020.

Le journal n’est pas une revue littéraire au sens classique. Il ressemble plutôt à un cahier d’actualités, avec des entretiens d’auteurs en résidence, des notes de lecture, des chroniques sur le bistrot littéraire ou sur la librairie Les arts de lire installée dans le village. On y lit aussi des textes courts, parfois inédits, qui font écho aux thèmes des banquets. La forme est sobre, le papier épais, la maquette dépouillée.

L’idée des correspondances reste centrale. Chaque numéro met en regard deux ou trois voix qui se répondent. Un romancier et un philosophe. Une historienne et une poète. Un préhistorien et un anthropologue, à la manière de François Bon et Nastassja Martin pendant Lire et Lier. Le journal continue ce que la revue éphémère avait commencé.

Et puis il y à le Banquet lui-même. L’édition 2026, intitulée La maison et le monde, reprend une grammaire très proche : un thème large, des invités venus de plusieurs disciplines, des rendez-vous étalés sur plusieurs jours dans l’abbaye et le village. La filiation est nette pour qui a connu Lire et Lier. On retrouve dans la programmation actuelle du Banquet du livre de Lagrasse la même attention portée aux correspondances entre auteurs, aux conversations à deux voix, aux lectures musicales.

Comment lire et lier la revue aujourd’hui ?

Pour qui veut prolonger l’expérience, plusieurs entrées possibles.

D’abord, le programme intégral de Lire et Lier 2020 reste accessible en ligne sur le site Fabula, qui l’a publié à l’époque. On peut y retrouver le détail des trente séances, les présentations des auteurs, les liens vers leurs livres publiés à l’époque chez Verdier, Seuil ou Verticales. C’est une archive vivante.

Ensuite, plusieurs ouvrages parus pendant ou autour de l’événement gardent une empreinte de cet été particulier. Du cap aux grèves de Barbara Stiegler chez Verdier en est un. Croire aux fauves de Nastassja Martin, publié en octobre 2019 mais relu intensément au printemps 2020, en est un autre. Intervalles de Loire de Michel Jullien, sorti juste avant le confinement de mars 2020, complète cette petite bibliothèque.

Enfin, la librairie Les arts de lire installée dans le village de Lagrasse vend une sélection rotative de ces titres. La maison déborde aussi sur le bistrot littéraire, ouvert toute l’année. C’est sans doute la meilleure façon de toucher du doigt ce que la revue éphémère a laissé. Pour ceux qui souhaitent explorer plus largement la vie littéraire dans la région, les rencontres littéraires des Corbières offrent un panorama complémentaire.

Que pouvez-vous lire pour prolonger ?

Trois pistes concrètes. Façons de lire, manières d’être de Marielle Macé chez Gallimard pour la théorie. Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron au Seuil pour l’érudition partagée. Et n’importe quel titre des éditions Verdier basées à Lagrasse même, parce que la maison incarne depuis 1979 ce que peut être une édition de combat et d’amitié.

Foire aux questions sur Lire et Lier

Lire et Lier est-elle une revue imprimée ?

Non, pas au sens classique. Lire et Lier désigne un programme vivant déployé en août 2020 à Lagrasse, dans l’Aude, pour remplacer le Banquet du livre habituel pendant la pandémie. Trente séances en dix jours, sous le pont, dans l’abbaye ou ailleurs. Le terme « revue » est employé ici au sens d’une publication éditoriale, mais celle-ci a pris la forme d’un événement.

Où retrouver les correspondances entre auteurs de Lire et Lier ?

Le programme complet et les présentations des intervenants sont archivés sur Fabula.org, qui a relayé l’annonce en juillet 2020. Plusieurs séances ont été enregistrées et certains textes prononcés ont été repris dans le Journal des arts de lire, publié par l’EPCC qui gère désormais l’abbaye de Lagrasse.

Quels auteurs ont participé à Lire et Lier en 2020 ?

Parmi les principaux : Patrick Boucheron, Yann Potin, Marielle Macé, Jacques Bonnaffé, Romain Bertrand, Nastassja Martin, Michel Jullien, François Bon, Barbara Stiegler, Antoine Lilti, Christophe Pradeau, Eva Baltasar, Mathieu Potte-Bonneville et Stéphane Habib. Une trentaine de noms en tout, venus de l’histoire, de la philosophie, de la littérature et de l’anthropologie.

Le Banquet du livre de Lagrasse existe-t-il encore après Lire et Lier ?

Oui, et il a repris sa forme classique dès 2021. La 31e édition se déroule du 25 au 31 juillet 2026 sur le thème La maison et le monde. L’esprit de Lire et Lier reste perceptible dans la programmation, notamment dans les conversations à deux voix entre disciplines différentes.

Peut-on visiter l’abbaye de Lagrasse en dehors du Banquet ?

L’abbaye médiévale est ouverte toute l’année. Elle abrite la Maison du Banquet et des Générations, la librairie Les arts de lire, le bistrot littéraire et accueille des résidences d’auteurs hors saison. C’est l’un des principaux lieux culturels du département de l’Aude, au cœur des Corbières.

Pour finir, une remarque personnelle

Ce qui frappe, en relisant le programme de Lire et Lier six ans après, c’est sa sobriété. Trente séances sans annonce ronflante, sans thématique martelée, sans starification des auteurs. Rien que des invitations à des conversations.

La revue avait ses limites. Pas de captation vidéo systématique. Beaucoup de séances en plein air, donc soumises au vent et à la chaleur du mois d’août audois. Et puis ce caractère éphémère qui fait sa force : tout s’est dit et défait en dix jours. Si vous n’y étiez pas, il vous reste les livres et les archives.

Pour qui s’intéresse à ce que peut être une revue littéraire au XXIe sièclé, Lire et Lier propose une réponse inattendue. Pas un objet imprimé. Une mécanique de correspondances entre voix vivantes, dans un village des Corbières, l’été où le monde s’arrêtait.

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