Le dernier bourreau et la guillotine en France : trois sièclés d’histoire

Mécanisme de guillotine dans une cour de prison historique en France

Le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes de Marseille, un homme est exécuté à l’aube. Hamida Djandoubi, condamné pour torture et meurtre, ne le sait pas encore, mais il sera le dernier à mourir sous la lame en France. Celui qui actionne la guillotine ce matin-là s’appelle Marcel Chevalier. Imprimeur de métier, Meilleur Ouvrier de France, il porte aussi le titre officiel d’exécuteur des hautes œuvres. C’est le dernier bourreau de France.

Son histoire, liée à celle de la guillotine, traverse la Révolution, l’Empire, deux guerres mondiales et les soubresauts politiques du XXe sièclé. Des Sanson père et fils jusqu’à ce matin pluvieux de septembre 1977, retour sur une profession hors du commun.

Comment la guillotine est née sous la Révolution

Contrairement à ce que beaucoup croient, le docteur Joseph-Ignace Guillotin n’a pas inventé la machine qui porte son nom. Le 10 octobre 1789, ce député de Paris propose simplement à l’Assemblée nationale un mode d’exécution identique pour tous les condamnés, quelle que soit leur condition sociale. Sous l’Ancien Régime, les nobles avaient droit à la décapitation par l’épée, tandis que les roturiers subissaient la pendaison, la roue ou le bûcher.

L’idée de Guillotin repose sur un principe d’égalité devant la mort. Le chirurgien Antoine Louis conçoit les plans de la machine, construite par le facteur de clavecins Tobias Schmidt. Le 25 avril 1792, un voleur de grand chemin nommé Nicolas Pelletier devient la première personne guillotinée, place de Grève à Paris.

La machine porte d’abord plusieurs surnoms : la « Louison » (d’après Antoine Louis), la « Louisette », puis très vite la « guillotine », du nom du docteur Guillotin – qui n’a jamais apprécié cet hommage macabre. Ses descendants ont d’ailleurs demandé, sans succès, à changer de patronyme.

La dynastie Sanson : bourreaux de père en fils pendant deux sièclés

La famille Sanson occupe une place à part dans l’histoire de France. Pendant six générations, de 1688 à 1847, les Sanson exercent la charge d’exécuteur à Paris.

Tout commence avec Charles Sanson, ancien officier normand. En épousant Marguerite Jouenne, fille du bourreau Pierre Jouenne de Rouen, il entre dans un monde à part. Le 24 septembre 1688, il reprend officiellement la charge de son beau-père.

À cette époque, le bourreau et sa famille vivent en marge de la société. Leur maison doit se trouver hors les murs, identifiable par une porte peinte en rouge. Leurs enfants n’ont pas accès à l’école. Les mariages se font entre familles de bourreaux : les Larousse à Bourges, les Jouënne à Rouen, les Zelle à Soissons, les Roch à Nancy. Le pape accorde même des dispenses pour les unions entre cousins.

Le plus célèbre des Sanson reste Charles-Henri, quatrième du nom. C’est lui qui exécute Louis XVI le 21 janvier 1793, sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde). Pendant la Terreur, il guillotine aussi Marie-Antoinette, Danton, Robespierre et des milliers d’anonymes. Charles-Henri Sanson a raconté que l’exécution du roi l’avait profondément marqué.

BourreauPériodeFait notable
Charles Sanson (1er)1688-1726Fondateur de la dynastie
Charles-Jean-Baptiste Sanson1726-1778Subit l’opprobre social
Charles-Henri Sanson1778-1795Exécute Louis XVI
Henri Sanson1795-1830Période napoléonienne
Henri-Clément Sanson1830-1847Endetté, vend la guillotine
Dernier Sanson1847Fin de la dynastie

Henri-Clément Sanson, le dernier de la lignée, met fin à cette saga familiale de la pire manière : criblé de dettes, il met la guillotine en gage chez un prêteur sur gages en 1847. Le gouvernement rachète l’instrument et le remplace par un fonctionnaire sans lien familial.

De Roch à Deibler : l'ère des bourreaux fonctionnaires

De Roch à Deibler : l’ère des bourreaux fonctionnaires

Après les Sanson, la charge perd son caractère héréditaire. Mais les liens familiaux entre bourreaux persistent. Les Roch succèdent brièvement aux Sanson, puis viennent les Heindereich et les Deibler.

Anatole Deibler marque son époque. Nommé « Monsieur de Paris » en 1899, il exerce pendant quarante ans, jusqu’à sa mort en 1939. Pendant cette période, il procède à plus de 300 exécutions. La presse de la Belle Époque le suit comme une célébrité morbide. Les journaux relatent ses déplacements en province, comptent ses « clients », publient des gravures de ses exécutions.

Deibler innove aussi sur le plan technique. Il perfectionne le mécanisme de la guillotine, réduit le temps entre l’arrivée du condamné et la chute du couperet à quelques secondes. Son efficacité glaciale est documentée : lors de certaines exécutions, moins de trente secondes s’écoulent entre le moment où le condamné sort de sa cellule et celui où la lame tombe.

L’une de ses dernières exécutions marquantes est celle d’Eugène Weidmann, le 17 juin 1939 à Versailles. Cette exécution publique fait scandale : des spectateurs trempent leurs mouchoirs dans le sang, la scène est filmée par des caméras clandestines. Le gouvernement décide alors que toutes les exécutions auront désormais lieu à l’intérieur des prisons.

André Obrecht, le bourreau discret de l’après-guerre

André Obrecht prend la suite de Deibler en 1939. Cet homme réservé exerce dans la plus grande discrétion. Sa période d’activité couvre la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre, avec des exécutions liées à l’Épuration et aux derniers condamnés de droit commun.

Obrecht forme ses adjoints avec rigueur. Parmi eux se trouve un jeune homme entré dans la profession par un hasard de la vie : Marcel Chevalier, le mari de sa nièce Marcelle.

Marcel Chevalier, le dernier bourreau de France

Marcel Chevalier naît le 28 février 1921 à Montrouge, dans la banlieue parisienne. Rien ne le destine au métier de bourreau. Apprenti imprimeur dès treize ans, il obtient le titre de Meilleur Ouvrier de France dans sa spécialité, la typographie. C’est un artisan respecté, précis et soigneux dans son travail d’impression.

En 1948, il épouse Marcelle Obrecht. Sa femme est la nièce d’André Obrecht, l’exécuteur en chef. Par ce mariage, Chevalier entre dans le cercle fermé des bourreaux – le dernier homme à le faire par alliance familiale dans l’histoire de France.

Dix ans plus tard, en 1958, il rejoint officiellement l’équipe des cinq « exécuteurs adjoints » qui assistent le bourreau lors des mises à mort. Pendant dix-huit ans, il participe à 43 exécutions comme assistant. Son rôle consiste à préparer la guillotine, vérifier son fonctionnement, aider à maintenir le condamné.

En 1976, à la retraite d’Obrecht, Marcel Chevalier devient exécuteur en chef. Il reçoit le titre officiel d’exécuteur des hautes œuvres, et le salaire qui va avec : environ 3 300 francs par mois, l’équivalent approximatif d’un SMIC de l’époque. Ce revenu complète ses gains d’imprimeur typographe.

La dernière exécution en France : le cas Hamida Djandoubi

Le 10 septembre 1977, Marcel Chevalier procède à sa dernière exécution. Le condamné se nomme Hamida Djandoubi, un Tunisien de 28 ans reconnu coupable d’avoir torturé, séquestré et assassiné Élisabeth Bousquet, une jeune femme de Marseille.

L’exécution a lieu dans la cour de la prison des Baumettes, à l’aube. Quelques témoins officiels sont présents : le procureur, des magistrats, l’aumônier. La presse n’est pas admise. Tout se déroule en quelques minutes.

Ce que personne ne sait encore ce matin-là, c’est que cette exécution sera la dernière sur le sol français. Et la dernière en Europe occidentale par guillotine.

Après le 10 septembre 1977, plusieurs condamnés à mort attendent dans les couloirs de la mort. Mais les grâces présidentielles se multiplient sous Valéry Giscard d’Estaing, et les magistrats de la Cour de cassation, de plus en plus hostiles à la peine capitale, cassent systématiquement les verdicts.

L’abolition de 1981 et la fin du métier de bourreau

Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu président de la République. Abolitionniste convaincu, il nomme Robert Badinter au ministère de la Justice. Le 18 septembre 1981, l’Assemblée nationale vote l’abolition de la peine de mort par 363 voix contre 117.

Pour Marcel Chevalier, cette date signe la disparition de sa seconde profession. Le ministère de la Justice lui verse une indemnité de 30 000 francs, malgré l’opposition personnelle de Robert Badinter, qui s’est battu contre toute forme de compensation financière pour le bourreau.

Chevalier retourne alors à la typographie à plein temps. Il vit discrètement à Vendôme, dans le Loir-et-Cher. Ses voisins ignorent pour la plupart que cet octogénaire paisible a autrefois actionné la guillotine.

Quelques journalistes le retrouvent au fil des années. Il refuse presque toutes les interviews. Les rares fois où il accepte de parler, il insiste pour être appelé « exécuteur des hautes œuvres » et non « bourreau ». Il considère avoir accompli un devoir au service de la justice, pas un acte de barbarie.

Marcel Chevalier meurt le 8 octobre 2008, à 87 ans, à la clinique Saint-Cœur de Vendôme. Sa disparition passe quasiment inaperçue.

Que sont devenues les guillotines après 1981 ?

Après l’abolition, la question du sort des guillotines se pose. La France en possède plusieurs exemplaires, entretenus jusque-là par le ministère de la Justice.

  • La dernière guillotine utilisée (celle de Marseille, 1977) est conservée dans les réserves du Musée national des prisons à Fontainebleau
  • Le Musée de la Préfecture de police de Paris expose des pièces liées à l’histoire de l’exécution
  • Le Musée de la Révolution française à Vizille (Isère) possède une collection d’objets révolutionnaires, dont des lames
  • Plusieurs guillotines départementales ont été détruites ou dispersées dans des collections privées

L’instrument lui-même est classé objet historique. Sa dernière apparition publique légale remonte à une exposition temporaire au Musée d’Orsay en 2010, qui avait suscité un débat sur l’opportunité de montrer un instrument de mort dans un musée d’art.

La peine de mort et la guillotine dans le monde : où en est-on ?

La France a inscrit l’interdiction de la peine de mort dans sa Constitution en 2007, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Cette révision constitutionnelle rend pratiquement impossible tout retour en arrière.

En Europe, seule la Biélorussie maintient encore la peine capitale. Le reste du continent a suivi le mouvement abolitionniste entamé par le Portugal dès 1867.

PaysAbolition de la peine de mortDernière exécution
Portugal18671849
Pays-Bas18701860
Italie1947 (Constitution)1947
Allemagne (RFA)19491949
Royaume-Uni19691964
France19811977
Belgique19961950

Dans le monde, 55 pays conservent la peine de mort en 2024, selon Amnesty International. La Chine, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les États-Unis figurent parmi les pays qui exécutent le plus de condamnés chaque année.

Du bourreau au mémorial : comment la France regarde son passé

Le regard porté sur les bourreaux et la guillotine a beaucoup changé. Longtemps tabou, le sujet intéresse désormais les historiens, les cinéastes et le grand public. Plusieurs livres et documentaires récents explorent cette histoire.

La série des Sanson a inspiré des romans, dont celui de Balzac (Un épisode sous la Terreur) et plus récemment des bandes dessinées. Le journal intime de Charles-Henri Sanson, même si son authenticité est discutée, reste une source précieuse sur la vie quotidienne d’un bourreau sous la Terreur.

Marcel Chevalier, lui, n’a laissé ni mémoires ni journal. Sa discrétion absolue contraste avec les témoignages des Sanson ou les carnets d’Anatole Deibler, dont le journal personnel a été publié en 2004. On y découvre un homme méthodique qui notait chaque exécution avec une précision comptable : nom, date, lieu, temps nécessaire.

L’histoire du dernier bourreau de France et de la guillotine soulève des questions qui dépassent le simple récit historique. Elle interroge notre rapport à la justice, à la violence d’État, et à cette frontière mouvante entre ce qu’une société considère comme acceptable à une époque donnée.

Qui était vraiment le dernier bourreau de France ?

Marcel Chevalier (1921-2008) a été le dernier exécuteur des hautes œuvres en France. Imprimeur typographe de métier et Meilleur Ouvrier de France, il est entré dans la profession en épousant la nièce d’André Obrecht, l’exécuteur en chef. Il a participé à 43 exécutions comme adjoint avant de devenir exécuteur en chef en 1976.

Quand a eu lieu la dernière exécution par guillotine en France ?

La dernière exécution en France date du 10 septembre 1977. Hamida Djandoubi, condamné pour torture et meurtre, a été guillotiné à la prison des Baumettes de Marseille. C’est aussi la dernière exécution par guillotine en Europe occidentale.

Pourquoi la guillotine a-t-elle été inventée ?

Le docteur Joseph-Ignace Guillotin a proposé en 1789 un mode d’exécution unique pour tous les condamnés, par souci d’égalité. Sous l’Ancien Régime, les méthodes variaient selon le statut social du condamné. La machine a été conçue par le chirurgien Antoine Louis et construite par Tobias Schmidt. La première exécution par guillotine a eu lieu le 25 avril 1792.

Le dernier bourreau de France touchait-il un salaire élevé ?

Non. Marcel Chevalier percevait environ 3 300 francs par mois pour sa fonction, soit à peu près l’équivalent d’un SMIC. Ce revenu venait compléter son salaire d’imprimeur. Après l’abolition en 1981, il a reçu une indemnité de 30 000 francs – somme jugée trop généreuse par Robert Badinter et trop faible par d’autres.

Combien de personnes ont été exécutées en France par la guillotine ?

Les estimations varient selon les sources. Entre 1792 et 1977, on estime qu’entre 15 000 et 20 000 personnes ont été guillotinées en France. La période la plus meurtrière reste la Terreur (1793-1794), avec environ 2 600 exécutions rien qu’à Paris. Au XXe sièclé, les exécutions se sont raréfiées, avec une moyenne de quelques dizaines par décennie.

Où peut-on voir une guillotine aujourd’hui en France ?

Plusieurs musées conservent des guillotines ou des pièces associées. Le Musée national des prisons à Fontainebleau détient la dernière guillotine utilisée. Le Musée de la Préfecture de police de Paris expose des objets liés aux exécutions. Le Musée de la Révolution française à Vizille possède aussi des pièces d’époque révolutionnaire. Ces objets ne sont pas toujours exposés en permanence.

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