Mahmoud ou la montée des eaux : critique du chant syrien d’Antoine Wauters

Sorti chez Verdier en août 2021, Mahmoud ou la montée des eaux a immédiatement happé la critique francophone. Le roman cumule depuis une moisson de récompenses rares pour un livre court : prix Wepler-Fondation La Poste, prix Marguerite-Duras, prix Livre Inter, prix des libraires Payot, prix des enseignants de l’académie de Créteil. À 144 pages, ce texte écrit en vers libres ne ressemble à rien de connu dans la rentrée littéraire de cette année-là. Mahmoud Elmachi, vieux poète syrien rescapé d’un sièclé de massacres, plonge dans le lac El-Assad pour retrouver, sous des dizaines de mètrès d’eau, sa maison d’enfance engloutie par le barrage de Tabqa en 1973. Cette critique propose une lecture posée du livre : son intrigue, sa langue, ses forces, ses faiblesses, et une recommandation pour les lecteurs hésitants.
Le geste fondateur : un barrage syrien et une révolution avortée
Tout part d’une recherche documentaire menée par Antoine Wauters à partir de 2017, six ans après le début de la révolution syrienne de 2011. L’écrivain belge, déjà repéré pour Pense aux pierres sous tes pas paru chez Verdier en 2018, ne cherche pas à écrire un roman. Il veut comprendre pourquoi un peuple entier vit toujours en enfer alors que les vents de liberté ont soufflé sur Damas et Alep. Ses lectures le mènent au barrage de Tabqa, ouvrage colossal lancé par Hafez El-Assad en 1970 et achevé en 1973, dans le nord syrien dominé aujourd’hui par les Forces démocratiques syriennes et les combattants kurdes.
Le barrage forme le lac El-Assad, immense étendue artificielle qui a noyé des dizaines de villages anciens, des champs de pastèques, des écoles, des cimetières. Wauters cite explicitement le réalisateur Omar Amiralay, dont les documentaires sur Tabqa ont nourri son imaginaire. La métaphore s’impose : un régime qui noie son propre passé pour fabriquer du présent. Le poète syrien Saleh Diab, dont l’anthologie de la Poésie syrienne contemporaine a été parue en 2018, infuse aussi le texte. Mahmoud Elmachi, le narrateur fictif âgé de 70 ans, devient le passeur de cette mémoire submergée.
L’intrigue tient en peu de gestes. En 2017, Mahmoud rame seul sur le lac dans une barque. Muni d’un masque et d’un tuba, il plonge à la verticale, ferme les yeux, et remonte ses souvenirs comme on remonte un filet. Ses enfants partis combattre, sa femme Sarah amoureuse de poésie russe, son premier amour Leïla, ses années de prison sous Hafez puis Bachar El-Assad : tout revient par bribes, dans une chronologie volontairement éclatée. La guerre gronde au loin, Daesh, les bombardements, l’effondrement, mais Mahmoud reste accroché à sa barque comme à une dernière île.
Mahmoud Elmachi : voix immergée d’un vieil homme syrien
Le narrateur est un personnage d’une tendresse rare en littérature contemporaine. Ancien professeur de lettres, écrivain à ses heures, lecteur passionné, il porte sur soixante-dix ans d’histoire syrienne un regard qui refuse à la fois la rage et le pardon facile. Son corps lui pèse, son cœur s’épuise, mais sa voix garde une fraîcheur d’enfance qui sidère. « Vieillir, c’est devenir l’enfant que plus personne ne voit », pose-t-il dès les premières pages, et le roman entier se déploie dans cette équation.
Sarah, sa femme, occupe une place centrale. Folle amoureuse de poésie, elle écrit, elle lit Akhmatova, elle tient debout pendant que les bombes tombent. Leur couple traverse les régimes, la prison, les fausses couches, les enfants qui grandissent et qui partent. Antoine Wauters refuse le pathos sans pour autant gommer la douleur : Sarah disparaît, les fils tombent, et Mahmoud reste avec ses noms sur la langue, ses prénoms répétés comme une prière. « Tu écrivais tellement », lance-t-il à Sarah, et cette phrase suffit à reconstituer la vie d’un foyer où la poésie tenait lieu de dernière réserve d’air.
Leïla, premier amour resté irrésolu, hante elle aussi le lac. Le narrateur en reconstitue le visage par fragments, « la bouche de Leïla, des pétales de fleurs », « la peau aux éclats d’amande douce ». Cette galerie de figures féminines a fait grincer une partie de la critique, qui y voit un arrière-goût de poésie androcentrée où les femmes restent associées au sucre, au parfum, à la fleur. La réserve a sa pertinence : on y reviendra plus loin. Mais la galerie reste tenue par une vraie question politique, celle du couple traversé par soixante ans de dictature.

L’écriture en vers libres : poésie, lyrisme et apnée
Le choix formel est radical. Vers libres serrés, parfois trois ou quatre mots par ligne, parfois une seule, presque jamais de phrase pleine sur dix lignes. Cette typographie aérée mime la respiration du plongeur qui remonte par paliers. Antoine Wauters revendique cette forme dès son premier livre publié aux éditions Cheyne. Sa porosité entre poésie et roman irrigue toute son œuvre.
Trois effets sautent aux yeux à la lecture. D’abord, un balancement permanent entre parole et silence, qui fait du texte une partition aussi musicale que narrative. Ensuite, une oralité tenue : on entend Mahmoud parler, marmonner, se taire, reprendre. Enfin, une économie de moyens qui rapproche le livre de la prose poétique mais sans jamais glisser vers le poème en prose pur. Le récit avance, des événements se produisent, des morts s’accumulent, des amours se tissent et se défont. La poésie ne remplace pas l’intrigue, elle la fait remonter par capillarité.
Les images naturelles dominent. Champs de pastèques, fleurs de safran, abricotiers, oreilles comparées à des ailes de papillon, peau d’amande, buissons de lumière. Cette poétique du détail concret accomplit une fonction politique précise : dans un pays en guerre, ce sont les petites choses qui maintiennent la vie suspendue. « Des oreilles comme des ailes de papillon, décollées, mais si souples, si belles. Des feuilles d’abricotier. Je les aurais mangées. » Le vers court devient un acte de résistance contre l’écrasement médiatique de la Syrie réduite à ses combats et à ses ruines.
Une moisson de prix littéraires rares pour un texte court
Sept distinctions consacrent le roman dès sa parution. Le prix Wepler-Fondation La Poste d’abord, qui récompense traditionnellement les écritures audacieuses et formellement risquées. Le prix Marguerite-Duras ensuite, attribué à un livre qui dialogue avec l’œuvre de l’écrivaine de L’Amant. Le prix Livre Inter en juin 2022, choisi par un jury de lecteurs sous la présidence d’un écrivain invité, ouvre le texte au grand public. S’ajoutent le prix des enseignants de l’académie de Créteil, le prix des lecteurs de la Librairie Nouvelle à Voiron, le prix de la Librairie Nouvelle d’Orléans, et le prix des libraires Payot.
Cette accumulation n’est pas anodine pour un livre publié dans la collection jaune de Verdier, maison réputée mais éloignée des circuits hyper-médiatisés des grandes maisons parisiennes. Le passage en poche chez Folio en 2022 a élargi encore le lectorat. Pour un roman de 144 pages écrit en vers libres sur la Syrie contemporaine, le parcours commercial reste rare. Il témoigne d’une demande sourde du public francophone pour des textes qui sortent du moule du roman psychologique standard.
| Prix | Année | Spécificité |
|---|---|---|
| Prix Wepler-Fondation La Poste | 2021 | Audace formelle |
| Prix Marguerite-Duras | 2022 | Filiation littéraire |
| Prix Livre Inter | 2022 | Jury de lecteurs |
| Prix des enseignants académie de Créteil | 2022 | Reconnaissance pédagogique |
| Prix des libraires Payot | 2022 | Choix des libraires |
| Prix Librairie Nouvelle d’Orléans | 2022 | Coup de cœur indépendant |
| Prix Librairie Nouvelle de Voiron | 2022 | Coup de cœur indépendant |
Critique : forces et réserves d’une plongée poétique
Les chroniques publiées dans Diacritik, Actualitté, En Attendant Nadeau, Babelio et SensCritique convergent sur plusieurs points. Toutes saluent la beauté de la langue, la force de la métaphore du barrage, la capacité de Wauters à donner voix à un peuple souvent réduit dans les médias à ses bourreaux et à ses ruines. Johan Faerber, sur Diacritik, parle d’un « très grand roman » qui « emporte tout sur son passage ». Clémence Goubault, pour Actualitté, voit dans le livre un « art de l’exhibition du mal » qui résiste par le geste même de nommer.
Plusieurs réserves circulent toutefois, et il serait malhonnête de les passer sous silence. Trois reviennent surtout.
Premier reproche : un soupçon d’orientalisme. Jeanne Bacharach, dans En Attendant Nadeau, pose la question de la légitimité d’un auteur belge à écrire la Syrie depuis l’extérieur. Elle relève l’absence quasi totale de mots arabes dans le roman, hormis quelques toponymes et prénoms. La langue française s’impose dans la bouche d’un homme syrien sans jamais que cette imposition soit interrogée. Du coup, dit la critique, la Syrie tend à devenir un « décor impalpable », un Orient de carte postale poétique plutôt qu’un pays incarné.
Deuxième reproche : un lyrisme parfois convenu. Les images florales et solaires qui peuplent le texte virent à l’occasion au cliché. Le cœur en « buisson de lumières », la bouche en « pétales de fleurs », la peau en « éclats d’amande douce » : la même critique signale une tradition androcentrée où les femmes finissent enfermées dans le registre du sucre et de la nature. Les mères, « taillées dans le bois du souci », ne sortent jamais tout à fait du moule maternel inquiet.
Troisième reproche : un pathos qui pèse. Goubault note un « conflit intérieur un peu trop soutenu entre affects et culpabilité ». Le narrateur s’excuse, regrette, se flagelle d’avoir aimé plusieurs femmes, d’avoir survécu pendant que d’autres mouraient. Cette posture humble fonctionne longtemps, puis lasse. Le ton élégiaque finit par tourner à la lamentation, et le lecteur se sent parfois bousculé par un excès de compassion.
Ces trois réserves ne disqualifient pas le livre. Elles invitent à une lecture critique plutôt qu’enthousiaste. Mahmoud ou la montée des eaux reste un texte fort, mais ses faiblesses méritent d’être nommées, surtout dans un paysage de presse littéraire où le consensus admiratif tient parfois lieu d’analyse.
Place du livre dans l’œuvre d’Antoine Wauters
L’auteur, né en 1981 à Liège, n’en est pas à son premier coup. Son parcours débute aux éditions Cheyne avec des recueils de poésie, se poursuit avec des romans courts à forte densité poétique. Nos mères en 2014, Moi, Marthe et les autres en 2018, Pense aux pierres sous tes pas la même année chez Verdier : Wauters travaille toujours sur des voix marginales, brisées, traversées par une Histoire trop grande pour elles. La biographie complète de l’auteur est disponible dans notre portrait d’Antoine Wauters consacré à son parcours d’écrivain belge attaché à l’exil et à la mémoire.
Mahmoud prolonge cette ligne tout en marquant une rupture. Pour la première fois, l’écrivain belge inscrit son récit dans un cadre spatio-temporel précis, daté, géographiquement situé. Là où Pense aux pierres explorait une fratrie incestueuse dans un pays imaginaire, Mahmoud affronte une réalité documentaire : la révolution syrienne, le barrage de Tabqa, la chute des villes du nord, Daesh, les frappes aériennes. Cette précision change le pacte de lecture. Le lecteur ne peut plus se réfugier dans la fable. Il est convoqué devant l’Histoire récente.
Cette inscription documentaire explique sans doute une partie des réserves critiques. L’écriture poétique de Wauters fonctionne magnifiquement quand elle dessine des géographies symboliques. Confrontée à la réalité brute d’un pays meurtri, elle hésite parfois, s’enroule sur ses propres images, perd un peu de sa folie. Pense aux pierres sous tes pas trouvait un équilibre plus tenu entre poésie et politique. Mahmoud gagne en charge émotionnelle ce qu’il perd en tranchant.
Lire Mahmoud ou la montée des eaux : à qui le conseiller ?
Le livre ne s’adresse pas à tous les lecteurs, et il vaut mieux le savoir avant de l’ouvrir. Voici quelques repères pour orienter le choix.
À conseiller si vous aimez :
- la poésie en vers libres et la prose poétique densifiée
- les voix narratives portées par un seul personnage sur tout un livre
- les écritures sobres mais lyriques (Marguerite Duras, Pierre Michon, Christian Bobin)
- les romans courts qui se lisent en deux soirées
- les littératures qui parlent de l’Histoire sans devenir des reportages
À éviter si vous cherchez :
- une enquête documentaire factuelle sur la guerre syrienne
- un roman d’intrigue à rebondissements
- une chronologie linéaire et claire
- une analyse géopolitique du conflit
- une narration au présent avec dialogues développés
Le livre demande une lecture lente, posée, attentive. Mieux vaut le lire en une ou deux séances continues plutôt que par fragments épars. La voix de Mahmoud opère par accumulation et par retours, et perd beaucoup à être lue par épisodes courts. Les amateurs de Robert Antelme, de Charlotte Delbo, de Mahmoud Darwich y trouveront des résonances familières. Ceux qui aiment les fictions plus charpentées risquent au contraire d’y perdre pied.
Pour les lecteurs des Corbières, le roman peut servir de point d’entrée idéal vers une saison de lectures partagées : il est court, riche, ouvert aux discussions. Plusieurs cercles de lecture régionaux l’ont d’ailleurs choisi en 2022 et 2023. Les rencontres littéraires des Corbières accueillent régulièrement ce type de textes courts et exigeants, parfaits pour des échanges nourris autour d’un café.
Foire aux questions sur Mahmoud ou la montée des eaux
Quelle est l’histoire de Mahmoud ou la montée des eaux ?
Le roman raconte la plongée d’un vieil homme syrien, Mahmoud Elmachi, dans le lac El-Assad créé par le barrage de Tabqa en 1973. À 70 ans, en 2017, il rame seul dans une barque pendant que la guerre civile fait rage autour de lui. Il plonge avec un masque et un tuba pour retrouver, sous l’eau, sa maison d’enfance engloutie. Au fil des immersions, il revoit sa femme Sarah passionnée de poésie, ses enfants partis combattre, son premier amour Leïla, ses années de prison. Le récit alterne plongées physiques dans le lac et plongées mémorielles dans soixante-dix ans d’histoire syrienne sous Hafez puis Bachar El-Assad.
Quels prix a reçu Antoine Wauters pour ce roman ?
Le livre cumule sept distinctions principales : prix Wepler-Fondation La Poste 2021, prix Marguerite-Duras 2022, prix Livre Inter 2022, prix des enseignants de l’académie de Créteil, prix des libraires Payot, prix de la Librairie Nouvelle d’Orléans et prix des lecteurs de la Librairie Nouvelle à Voiron. Cette moisson rare pour un texte court de 144 pages publié chez Verdier a contribué à élargir le lectorat dès 2022, prolongé par la sortie en poche chez Folio.
Pourquoi le barrage de Tabqa est-il central dans le récit ?
Le barrage de Tabqa, commencé sous Hafez El-Assad en 1970 et achevé en 1973, a noyé des dizaines de villages syriens pour créer le lac El-Assad. L’ouvrage symbolise pour Wauters la manière dont le régime baasiste a englouti son propre passé pour fabriquer du présent. La métaphore traverse tout le roman : un peuple submergé, des mémoires noyées, des maisons d’enfance disparues sous l’eau. Le réalisateur syrien Omar Amiralay, dont les documentaires ont marqué Wauters, avait déjà documenté cette violence patrimoniale dès les années 1970.
Que reproche la critique au roman ?
Trois réserves reviennent dans les chroniques de presse littéraire. La première concerne un soupçon d’orientalisme : la Syrie deviendrait parfois un décor poétique plutôt qu’un pays incarné, et l’absence quasi totale de mots arabes interroge. La deuxième vise un lyrisme parfois convenu, avec des images florales et féminines qui frôlent le cliché androcentré. La troisième pointe un pathos pesant, le narrateur s’excusant trop souvent d’avoir survécu et aimé. Ces réserves n’invalident pas le livre mais nuancent l’enthousiasme général de la presse francophone.
Mahmoud ou la montée des eaux est-il difficile à lire ?
Le livre n’est pas difficile au sens technique. Le vocabulaire reste simple, les phrases courtes, la typographie aérée. La difficulté tient ailleurs : l’absence de chronologie linéaire et la dispersion des souvenirs demandent une lecture attentive. Les vers libres invitent à ralentir le rythme. Le texte gagne à être lu en une ou deux séances continues plutôt que par fragments. Comptez environ trois à quatre heures de lecture pour les 144 pages. C’est une lecture exigeante mais accessible, qui récompense l’attention par une émotion durable.
Faut-il connaître l’histoire de la Syrie pour lire ce roman ?
Pas vraiment. Les événements historiques affleurent par bribes dans la voix de Mahmoud sans jamais former un cours complet. Une connaissance basique du contexte aide à situer Hafez El-Assad au pouvoir en 1970, le barrage de Tabqa achevé en 1973, la révolution de 2011, l’arrivée de Daesh dans le nord syrien, et la guerre civile qui s’enlise depuis. Mais le roman fonctionne aussi comme une porte d’entrée poétique vers cette histoire. Il donne l’envie de prolonger la lecture par des essais documentaires comme ceux de Yassin al-Haj Saleh ou de Justine Augier.
Quelle est la place de la poésie syrienne dans le roman ?
Mahmoud cite et évoque plusieurs poètes syriens contemporains, et sa femme Sarah lit beaucoup. Antoine Wauters cite explicitement l’anthologie Poésie syrienne contemporaine établie par Saleh Diab en 2018 comme l’une de ses sources d’inspiration. Le narrateur est lui-même un ancien poète, ce qui fonde la légitimité formelle du choix des vers libres. Cette dimension fait du livre un hommage discret à une tradition poétique souvent occultée par le bruit médiatique de la guerre.






