Nastassja Martin et l’ours du Kamtchatka : Croire aux fauves à la faveur de la nuit

Un ours brun dans une foret brumeuse du Kamtchatka a l'aube

Une anthropologue seule face à un ours, dans la brume d’un volcan sibérien. Un piolet planté dans la patte de la bête. Un bout de mâchoire emporté. L’histoire de Nastassja Martin tient en quelques secondes de violence pure, le 25 août 2015, et pourtant elle déborde de partout. Elle a donné un livre, Croire aux fauves, devenu un petit phénomène de librairie. Et depuis, elle vit une seconde vie : celle d’un spectacle nocturne qui se joue dehors, dans le noir, à la faveur de la nuit.

Ce spectacle, signé Les Arts Oseurs, passe régulièrement par l’Aude. En juin 2026, il s’arrête à Raissac-sur-Lampy, à une trentaine de kilomètrès des Corbières. L’occasion de revenir sur cette rencontre entre une femme et un ours, et sur la manière dont un texte d’anthropologie est devenu une déambulation sensorielle au cœur des champs.

Qui est Nastassja Martin, l’anthropologue devenue mi-femme mi-ours

Nastassja Martin est née en 1986. Elle a étudié à l’EHESS, dans le sillage de Philippe Descola, le penseur de Par-delà nature et culture. Sa spécialité : les peuples de l’Arctique, ceux qui vivent encore en lien direct avec la forêt, les animaux, les esprits. Pas vraiment le genre d’objet d’étude qu’on observe derrière une vitre.

Avant l’ours, il y a eu l’Alaska. Son premier livre, Les Âmes sauvages (2016, La Découverte), raconte la résistance d’un peuple gwich’in face à l’Occident et à ses logiques. Un travail de terrain long, patient, fait de saisons passées loin de tout. Martin n’écrit pas sur les gens. Elle vit avec eux.

Au Kamtchatka, cette presqu’île russe accrochée à l’extrême est de la Sibérie, elle partage le quotidien des Évènes. Un peuple de nomades, d’éleveurs de rennes et de chasseurs. C’est là, dans les montagnes, que tout bascule.

Le 25 août 2015 : la rencontre avec l’ours

Ce jour-là, Nastassja Martin redescend d’un volcan. Le brouillard est épais. L’ours surgit. Il la mord au visage, lui broie une partie de la mâchoire. Elle à le réflexe d’attraper son piolet et de le planter dans l’animal. L’ours recule, blessé, et s’enfuit en emportant un morceau d’elle. Lui aussi repart avec une cicatrice.

Elle s’en sort, mais défigurée. Des mois d’hôpital suivent. D’abord en Russie, dans des conditions rudes, puis en France, avec plusieurs opérations de chirurgie maxillo-faciale. Le visage reconstruit pièce par pièce.

Comme le poète Joë Bousquet, Nastassja Martin transforme une expérience traumatique en œuvre littéraire.

Ce qui frappe, c’est le mot qu’elle refuse d’employer. Attaque. Pour elle, ce n’est pas une attaque, c’est une rencontre. Une collision entre deux mondes qui n’auraient jamais dû se toucher d’aussi près. Daria, la cheffe du clan évène qui l’accueillait depuis des années, lui donne alors un nouveau nom : miedka, celle qui est marquée par l’ours. Mi-femme, mi-ourse. Dans la cosmologie évène, ce genre d’événement ne relève pas du hasard. Il à un sens, et ce sens engage celle qui le vit.

Croire aux fauves, le livre né de la morsure

Croire aux fauves, le livre né de la morsure

Quatre ans plus tard, en 2019, paraît Croire aux fauves aux éditions Verticales, chez Gallimard. Un texte court, à peine 150 pages, écrit d’une langue tendue. Le livre ne s’attarde pas sur le sang et le spectacle de la blessure. Il cherche autre chose : ce que cette morsure a ouvert.

Le récit se construit par étapes. L’hôpital d’abord, les corps médicaux russe et français qui ne lisent pas du tout l’événement de la même façon. Les soins ensuite, longs, douloureux. Puis l’acceptation, et enfin une forme de transformation. Martin raconte comment elle se retrouve coincée entre deux interprétations du monde. D’un côté, la médecine occidentale qui voit un accident à réparer. De l’autre, les Évènes qui voient une alliance scellée avec l’animal.

Les soins ensuite, longs, douloureux. Une épreuve qui rappelle les questionnements de la psychiatrie institutionnelle sur les rapports entre corps médical et patients.

Le succès a été net. Croire aux fauves s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, traduit dans une quinzaine de langues, repris en Folio poche. Il a même décroché le Prix des lycéens Folio, signe qu’il parle aussi aux plus jeunes lecteurs. Pas si courant pour un texte d’anthropologie.

Ceux qui veulent prolonger peuvent lire À l’est des rêves (2022, La Découverte), où elle revient au Kamtchatka et au rapport des Évènes au rêve, à la crise écologique, à l’effondrement. Une suite logique, en somme, à cette histoire d’ours.

LivreAnnéeÉditeurSujet
Les Âmes sauvages2016La DécouverteLes Gwich’in d’Alaska face à l’Occident
Croire aux fauves2019Verticales (Gallimard)La rencontre avec l’ours au Kamtchatka
À l’est des rêves2022La DécouverteLes Évènes, le rêve et la crise écologique

À la faveur de la nuit : Croire aux fauves devient un spectacle déambulatoire

C’est là que l’histoire prend un tour inattendu. La compagnie Les Arts Oseurs, basée en Occitanie, s’empare du texte et en fait un spectacle de rue nocturne. Pas une lecture sage dans un théâtre. Une déambulation, dehors, dans le noir complet.

Le principe ? Le public marche. On rejoint un point de départ au milieu des champs, souvent à la nuit tombée, et on suit le récit en se déplaçant dans le paysage. L’obscurité fait le travail. On ne sait plus très bien ce qu’on voit, ce qu’on croit voir, ce qu’on entend. Une comédienne, Florie Guerrero Abras, murmure des extraits du livre. Un musicien, Renaud Grémillon, tisse autour des spectateurs une partition au piano à queue. Les sons se mêlent aux bruits réels de la nuit, au vent, aux odeurs du feuillage.

L’adaptation est signée Périne Faivre pour la dramaturgie, avec une mise en scène portée par Cyril Puertolas, Périne Faivre et Renaud Grémillon. Un comédien, Fred Bothorel, complète la distribution et assure quelques apparitions. Le tout dure environ deux heures, marche d’approche comprise. On vous prévient à l’avance : chaussures fermées obligatoires, et de quoi vous hydrater.

Le titre du livre reste Croire aux fauves, mais l’esprit du spectacle tient tout entier dans cette idée de nuit. C’est dans le noir que les frontières se brouillent, entre l’humain et l’animal, entre le visible et l’invisible. Exactement ce que raconte Martin quand elle décrit son nouveau statut d’ourse parmi les Évènes.

Quand le Kamtchatka s’invite dans l’Aude

Pour nous, dans les Corbières, l’intérêt est double. Parce que ce spectacle ne se contente pas de tourner dans les grandes salles parisiennes. Il s’ancre dans le territoire occitan, là où la compagnie a ses racines.

En juin 2026, Croire aux fauves se joue à Raissac-sur-Lampy, petit village du Cabardès, au nord-ouest de Carcassonne. Deux dates sont annoncées, le vendredi 12 et le samedi 13 juin, à 22 heures. Le spectacle est présenté avec L’Envolée, la saison culturelle de Carcassonne Agglomération. Pour le samedi, un bus est même prévu au départ du Théâtre + Cinéma de Narbonne, à 19h30, pour une dizaine d’euros aller-retour. On peut se restaurer sur place.

Le rendez-vous se fait au milieu des champs, à un croisement de chemins, point GPS à l’appui. Le parking se gare dans une parcelle débroussaillée pour l’occasion. Bref, rien à voir avec une sortie au théâtre classique. C’est l’inverse : on quitte la ville, on marche, et la forêt sibérienne du livre se superpose, le temps d’une nuit, à la garrigue audoise.

Cette circulation entre haute culture littéraire et plein air, c’est aussi l’identité de notre coin. Le festival des Nuits de Fourvière, à Lyon, programme d’ailleurs le même spectacle en juillet 2026, sur sept dates, au Domaine de Lacroix-Laval. Comme quoi, une histoire née sur un volcan russe finit par se jouer aussi bien dans un parc lyonnais que dans un champ près du canal du Midi.

Une œuvre qui résonne avec la scène littéraire des Corbières

Difficile de parler de Nastassja Martin sans penser à ce qui se passe chaque été à Lagrasse. Le Banquet du livre y rassemble écrivains, philosophes et chercheurs autour d’un thème, dans le décor de l’abbaye. Une manifestation qui aime justement les auteurs qui pensent le rapport au vivant, à la nature, à l’altérité. Le travail de Martin tombe pile dans cette veine.

Les rencontres littéraires des Corbières partagent cette même curiosité. On y croise des voix qui interrogent notre place dans le monde, loin des sentiers balisés. Croire aux fauves y aurait toute sa place, entre un essai d’anthropologie et un récit intime. Et le passage du spectacle dans l’Aude prolonge ce dialogue, en sortant le texte des pages pour le poser dans le paysage.

Il y a quelque chose de cohérent là-dedans. Un territoire rural, des paysages de garrigue et de vignes, une scène culturelle qui ne se prend pas pour le centre du monde mais qui accueille des œuvres exigeantes. L’ours du Kamtchatka et les Corbières, finalement, parlent la même langue : celle d’un rapport plus direct, plus charnel, à ce qui nous entoure.

Pourquoi cette histoire touche autant

On pourrait croire que c’est l’aspect spectaculaire qui attire. La femme et l’ours, la survie, le sang. Pas seulement. Ce qui retient, c’est le renversement de regard.

Martin ne se pose jamais en victime. Elle ne cherche pas à dominer l’animal après coup, ni à en faire un monstre. Elle essaie de comprendre ce que l’ours a vu, lui. Ce qu’il a voulu, peut-être. Cette tentative de penser depuis l’autre côté, depuis le non-humain, voilà ce qui dérange et fascine à la fois. Ça oblige à reconsidérer pas mal de certitudes sur notre supériorité d’humains.

Le spectacle pousse ce vertige encore plus loin. Dans le noir, privé de la vue, le spectateur se retrouve un peu dans la position de la proie. On tend l’oreille. On sursaute. On ne maîtrise plus grand-chose. Et c’est précisément le but : faire ressentir, dans son corps, ce que les mots du livre décrivent.

FAQ sur Nastassja Martin et Croire aux fauves

Qui est l’auteure de Croire aux fauves ?

Nastassja Martin, anthropologue française née en 1986, formée à l’EHESS. Elle est spécialiste des peuples de l’Arctique et a longtemps vécu en Alaska puis au Kamtchatka, en Sibérie orientale.

Que raconte Croire aux fauves de Nastassja Martin ?

Le livre raconte la rencontre violente de l’auteure avec un ours, le 25 août 2015 au Kamtchatka, et tout ce qui suit : l’hôpital, la reconstruction du visage, et surtout la façon dont les Évènes interprètent l’événement. Martin y questionne la frontière entre les mondes humain et animal.

Pourquoi le spectacle s’appelle-t-il une déambulation à la faveur de la nuit ?

Parce que l’adaptation de la compagnie Les Arts Oseurs se joue dehors, de nuit, en marchant. L’obscurité brouille les repères et place le public au plus près du récit, dans une expérience sensorielle proche du rêve.

Où voir le spectacle Croire aux fauves dans l’Aude ?

En juin 2026, il se joue à Raissac-sur-Lampy, près de Carcassonne, les 12 et 13 juin à 22 heures, dans le cadre de la saison culturelle de Carcassonne Agglomération. Un départ en bus est proposé depuis Narbonne pour la date du samedi.

Faut-il avoir lu le livre avant de voir le spectacle ?

Non. Le spectacle se suffit à lui-même. Mais lire Croire aux fauves avant ou après enrichit l’expérience, car le texte développe la dimension anthropologique que la mise en scène ne fait qu’effleurer.

Un récit qui ne lâche pas

J’ai relu Croire aux fauves avant d’écrire ces lignes. Le livre tient encore, des années après sa sortie. Sa force, c’est sa retenue : Martin aurait pu en faire des tonnes, elle choisit la sobriété. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est parfois une langue un peu théorique, qui demande de s’accrocher.

Le spectacle, lui, règle ce problème en passant par le corps et les sens. Si vous habitez les Corbières ou le Carcassonnais et que vous hésitez encore, allez-y. Prenez vos chaussures de marche, oubliez votre téléphone une soirée, et laissez la nuit faire le reste. On en ressort un peu différent… et c’est exactement ce que cherchait Nastassja Martin.

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