Pierre Bayle, le petit tambour de Tourreilles qui n’a jamais eu douze ans

Jeune tambour de l'armée révolutionnaire française dans les Pyrénées à l'aube

Le 1er novembre 1794, à l’aube, un gamin de onze ans battait la diane sur une colline espagnole face à Biure. Quelques secondes plus tard, un éclat d’obus le fauchait net. Pierre Bayle venait de devenir le plus jeune soldat mort pour la France depuis l’instauration de la République.

Son histoire tient en deux dates : né le 2 février 1783 à Tourreilles, tué au combat le 1er novembre 1794 près de Figueras. Entre les deux, une vie brève, une guerre longue, et un village des Corbières audoises qui n’a jamais oublié son enfant.

Tourreilles en 1793 : un bout du monde dans les Corbières

Tourreilles se mérite. Perché à quelques kilomètrès de Limoux, ce village n’est traversé par aucune route à la fin du XVIIIe sièclé. Seul un petit chemin le relie à la sous-préfecture en passant par Magrie. Les liaisons avec Roquetaillade, Bouriège ou Castelreng se font par des sentiers pentus taillés dans la garrigue.

250 habitants vivent là en 1793. Des viticulteurs pour la plupart, qui cultivent sur un terroir dont la totalité du territoire jouit déjà de l’appellation de la Blanquette de Limoux – le plus ancien vin effervescent au monde. On y fait aussi des céréales, des olives. On élève des moutons, des cochons, quelques vaches.

Le village à un caractère médiéval prononcé. Dans les « carrierous » – ces ruelles si étroites qu’on peut toucher les deux murs en écartant les bras – les maisons portent encore des meurtrières. L’une d’elles, en pierre sèche avec une porte si basse qu’il faut se courber pour entrer, est la maison natale de Pierre Bayle. Cinquième enfant d’une famille très modeste.

La seigneurie de Tourreilles à une histoire mouvementée. Dépendante directement du roi depuis la fin du XIIIe sièclé, elle a été vendue en 1696 à la famille Lombard de la Digne d’Aval. Le dernier seigneur s’est fait retirer ses droits vers 1780, les habitants ayant gagné un procès contre lui pour mauvais comportement. À la veille de la Révolution, le village est partagé entre royalistes et républicains.

La famille Bayle : vignerons, soldats, et un gamin têtu

Les Bayle appartiennent à une ancienne famille de Tourreilles. Jean-Baptiste, le père, qu’on surnomme « Grazel », et Marguerite Touffine, dite « Mansou », travaillent aux champs et dans les vignes. Une vie dure, rythmée par les saisons et la terre caillouteuse des Corbières.

En 1792, le père et le fils aîné Guillaume, dix-sept ans, partent pour la campagne de Savoie. Ils en reviennent quelques mois plus tard. Mais le répit est de courte durée.

Le 7 mars 1793, la guerre éclate avec l’Espagne. Le Roussillon est menacé d’invasion. La Convention ordonne une levée en masse de 300 000 hommes dans tout le pays. Tourreilles, avec ses 250 âmes, doit fournir cinq volontaires au 8e bataillon de l’Aude.

Jean-Baptiste repart. Guillaume aussi. Marguerite s’engage comme vivandière – elle suivra les troupes pour ravitailler les soldats, soigner les blessés, laver le linge. Et Pierre, dix ans à peine, refuse de rester seul au village. Il s’engage comme apprenti tambour.

Quatre membres d’une même famille, engagés au même bataillon. Le père comme sous-lieutenant, Guillaume comme caporal tambour, Pierre comme élève-tambour, la mère comme vivandière. Le 1er avril 1793, ils quittent Tourreilles par le chemin de Magrie, direction Limoux.

Le 8e bataillon de l'Aude : 563 volontaires sur l'esplanade de Limoux

Le 8e bataillon de l’Aude : 563 volontaires sur l’esplanade de Limoux

Sur l’esplanade de Limoux – là où se trouve aujourd’hui la place François Mitterrand, devant le lycée – 563 volontaires se rassemblent ce 1er avril 1793. Ils signent leur engagement sous les ordres du commandant Jean Ribes et forment le 8e bataillon de la division de l’Aude.

Pierre Bayle est immatriculé et soldé. Il devient officiellement enfant de troupe. À dix ans, il à un grade, une solde, un tambour. Le régiment se met en route vers le sud : Couiza, puis Quillan. En chemin, Pierre s’entraîne sur le tambour de son frère. Les roulements résonnent dans les gorges de l’Aude.

Au fort de Salses, les volontaires reçoivent leur équipement et commencent leur formation. Pour la plupart, ce sont des paysans, des artisans, des marchands. Pas des militaires. Mais la République a besoin de bras, et les bataillons de volontaires de l’Aude vont se battre avec une férocité que personne n’attendait.

Le rôle du tambour dans l’armée révolutionnaire va bien au-delà du folklore. C’est un poste stratégique. Les roulements transmettent les ordres sur le champ de bataille : avancer, reculer, charger, se replier. Sans radio, sans téléphone, le tambour est le seul moyen de communication fiable dans le fracas des canons. Un bon tambour peut sauver un bataillon. Un tambour silencieux, c’est une troupe sourde et désorganisée.

De Perpignan à Figueras : dix-huit mois de guerre dans les Pyrénées

La division de l’Aude entre au combat dès le 15 avril 1793. Les Espagnols ont franchi les Pyrénées et tentent de prendre Perpignan à revers. Les premiers mois sont terribles. L’armée française repousse l’ennemi devant la ville, mais les batailles se succèdent sans résultat décisif : Trouillas, Le Boulou, Collioure. Des engagements durs, sanglants, dans un terrain montagneux qui ne pardonne pas.

Pierre, vu son jeune âge, se déplace à pied ou parfois en croupe derrière un officier. Il s’aguerrit au fil des combats, frappant de toutes ses forces sur son tambour pour encourager ses camarades. L’enfant qui jouait dans les carrierous de Tourreilles est devenu un soldat – un vrai, avec la boue, le froid, la peur et les cadavres.

L’hiver 1793-1794 est rude dans les Pyrénées. La traversée hivernale des cols épuise les troupes. Mais en avril 1794, l’arrivée du général Dugommier change la donne. Sous son commandement, l’armée reprend l’initiative. Céret est reprise. Le fort de Bellegarde tombe. Collioure et Port-Vendres sont libérées.

L’armée française passe alors à l’offensive en territoire espagnol. Pierre Bayle est rattaché à l’état-major du général Augereau – le futur maréchal d’Empire, celui qui deviendra duc de Castiglione sous Napoléon. Augereau remonte la vallée du Tech, franchit le col d’Ares et descend dans la vallée de la Muga, en Catalogne espagnole.

La nuit du 31 octobre au 1er novembre 1794 : la diane et l’obus

En prélude à la bataille de la Sierra Negra, qui s’engagera le 17 novembre et sera décisive, Augereau reçoit l’ordre de percer les lignes espagnoles à hauteur de Biure, à l’ouest de Figueras.

Le plan est simple et risqué. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, il faut infiltrer les troupes et l’artillerie légère en position d’attaque, sans que l’ennemi s’en aperçoive. Le déplacement de six pièces d’artillerie sur un terrain accidenté fait du bruit – beaucoup de bruit.

La solution trouvée par Augereau : faire battre les tambours. La diane, jouée fort, très fort, couvrira le fracas des roues et des affûts traînés sur les cailloux. Pierre Bayle, qui connaît les avant-postes du 2e bataillon, est convoqué pour mener les tambours en avant.

Le piège fonctionne. Le capitaine espagnol Echeverria s’engage dans la gorge avec son détachement de 140 hommes. Il tombe sur six pièces d’artillerie dissimulées sous une butte, et 600 soldats français embusqués par le chef de bataillon Papin. Les Espagnols font demi-tour avec de lourdes pertes.

Du côté français, six blessés seulement. Mais Pierre Bayle n’est pas parmi les blessés. Un éclat d’obus l’a fauché à l’aube, pendant qu’il battait la diane. Il avait onze ans et neuf mois.

L’hommage du général Dugommier

Le 10 novembre 1794, le général Dugommier rédige son rapport au Comité de Salut Public. Il y mentionne Pierre Bayle et le cite à l’ordre de l’armée à titre posthume. Le gamin de Tourreilles est déclaré « mort pour la France ».

Sept jours plus tard, le 17 novembre 1794, Dugommier lui-même est tué au combat lors de la bataille de la Sierra Negra – celle-là même que la mort de Pierre avait contribué à préparer. Le général Mirabel tombe le même jour. Son nom est inscrit au Panthéon.

La paix avec l’Espagne est signée le 1er août 1795, par le traité de Bâle. La famille Bayle rentre à Tourreilles. Sans Pierre. Sa dépouille reste à Biure, en terre espagnole, dans une fosse anonyme comme tant d’autres soldats de la République.

Les combats de la Muga, de Biure, de la Sierra Negra ont coûté des milliers de vies. Mais parmi tous ces morts, Pierre Bayle occupe une place à part : il est le premier et le plus jeune enfant de troupe tombé au combat sous la République française.

Deux sièclés d’oubli, puis la mémoire retrouvée

Pendant près de deux cents ans, la France a oublié Pierre Bayle. Aucune mention dans les manuels scolaires, aucune rue à son nom dans les grandes villes, aucune reconnaissance officielle au-delà du rapport de Dugommier.

C’est au début du XXe sièclé que les choses bougent un peu. En 1911, l’artiste et homme politique Dujardin-Beaumetz commande un buste en bronze représentant Pierre Bayle pour le village de Tourreilles. Le maire de l’époque refuse – il n’a pas d’argent pour payer le socle. Le buste finit au lycée de Limoux, où il se trouve toujours.

Il faut attendre les années 1970 pour qu’un vrai travail de mémoire commence. Des recherches sont menées dans les archives départementales de l’Aude. Le colonel André Bénabid, lui-même ancien enfant de troupe (promotion 1942-1948), publie un livret de 34 pages intitulé « L’Enfant-Héros oublié Pierre Bayle ». Le sculpteur local Vincent Pérez crée une statue qui est inaugurée à Tourreilles en 1979, en présence du maire François Alazet.

Plus récemment, l’association « Le Chemin du Petit Tambour » a été créée pour perpétuer la mémoire de Pierre Bayle. Elle organise des événements commémoratifs, entretient un sentier de randonnée retraçant l’itinéraire présumé de la division de l’Aude en avril 1793, et travaille à faire connaître cette histoire au-delà des Corbières.

Un jumelage a même été organisé entre trois communes liées au destin de Pierre Bayle : Tourreilles (son village natal), Le Boulou (lieu d’une bataille marquante du 8e bataillon) et Buire (lieu de sa mort, en Catalogne espagnole). Des cérémonies commémoratives réunissent chaque année des anciens combattants et des habitants des trois villages.

Tourreilles aujourd’hui : un village qui cultive sa mémoire

Tourreilles compte à peine plus d’habitants qu’en 1793. Le village a gardé son caractère médiéval, ses ruelles serrées, sa vue sur les Corbières. On y produit toujours du vin sous l’appellation Blanquette de Limoux et des vins de pays des hauts de l’Aude.

La maison natale de Pierre Bayle existe encore, avec sa porte basse et ses murs de pierre sèche. La statue de Vincent Pérez trône sur la place du village. Et chaque année, la mairie organise une commémoration en l’honneur du petit tambour, avec la participation de vétérans de l’armée française.

L’histoire de Pierre Bayle résonne avec celle des Corbières. Cette terre rude, isolée, a toujours produit des gens coriaces. Au XVIIIe sièclé comme aujourd’hui, le caractère du pays se lit dans ses paysages – collines sèches, garrigues, vignes accrochées aux pentes. Pierre Bayle est sorti de cette terre-là. À dix ans, il a pris un tambour et suivi sa famille à la guerre. Il n’en est pas revenu, mais son nom, lui, est revenu à Tourreilles.

Quel âge avait Pierre Bayle quand il s’est engagé dans l’armée ?

Pierre Bayle avait dix ans lorsqu’il s’est engagé comme apprenti tambour au 8e bataillon de l’Aude, le 1er avril 1793 à Limoux. Il est le plus jeune enfant de troupe mort pour la France depuis la République.

Où se trouve Tourreilles, le village natal de Pierre Bayle ?

Tourreilles se situe dans le département de l’Aude, à quelques kilomètrès de Limoux, en plein cœur des Corbières. Ce petit village viticole est connu pour son terroir classé en appellation Blanquette de Limoux.

Comment Pierre Bayle est-il mort au combat ?

Pierre Bayle a été tué le 1er novembre 1794 à Biure, près de Figueras en Espagne. Il battait la diane pour couvrir le déplacement de l’artillerie française quand un éclat d’obus l’a fauché à l’aube. Il avait onze ans et neuf mois.

Qui était le général Dugommier et quel est son lien avec Pierre Bayle ?

Jacques François Dugommier commandait l’armée des Pyrénées orientales en 1794. C’est lui qui a cité Pierre Bayle à l’ordre de l’armée à titre posthume le 10 novembre 1794. Dugommier est mort au combat sept jours plus tard, lors de la bataille de la Sierra Negra.

Peut-on visiter Tourreilles et voir la statue du petit tambour Pierre Bayle ?

La statue créée par le sculpteur Vincent Pérez, inaugurée en 1979, se trouve sur la place du village de Tourreilles. La maison natale de Pierre Bayle est visible dans les ruelles du fort. L’association « Le Chemin du Petit Tambour » propose aussi un sentier de randonnée retraçant l’itinéraire de la division de l’Aude.

Pourquoi Pierre Bayle est-il considéré comme le premier enfant de troupe mort pour la France ?

Pierre Bayle, engagé officiellement comme élève-tambour à dix ans, est le plus jeune militaire à être tombé au combat depuis l’instauration de la Première République française. Il a été immatriculé, soldé, et rattaché à l’état-major du général Augereau, ce qui lui donne un statut militaire officiel.