Les chambres sont au nombre de deux, parfois trois, une pour les parents et le dernier né avec l’armoire à linge et une petite fenêtre,  une autre pour les enfants avec un lit contre chaque mur, les grands parents pouvant parfois occuper une troisième chambre, car il n’était pas rare, alors, que trois générations vivent sous le même toit…

Les habitants de Counozouls, comme tous les habitants de la haute vallée de l’Aude, vivaient encore en autarcie dans cette deuxième moitié du XIXe siècle. Les  communications se faisaient par de mauvais chemins muletiers, l’acheminement des minerais et du bois était épuisant et dangereux, mais de grands changements allaient bouleverser le quotidien de tous ces gens. Pourtant, des loups avaient encore été signalés dans les parages vers 1870, mais ils ne faisaient plus vraiment peur à personne : la machine à vapeur et le sifflement des locomotives étaient en train de les chasser définitivement du siècle. Le progrès était en marche et il ne s’arrêterait plus.

En effet, en l’affaire de quelques dizaines d’années, de grands projets voient le jour, qui bouleversent la vie quotidienne du plateau. A travers la montagne, on construit une route et une voie de chemin de fer ! Des dizaines d’ingénieurs, des centaines d’ouvriers venus de tous les villages alentour, des immigrés carlistes fuyant la répression, des Basques, des Catalans, des Valenciens mettent leurs énergies en commun pour percer, au pic et à la dynamite, le dur granit. Des ponts, des viaducs et des tunnels changent les logiques mégalithiques. Petit à petit, les villages se remplissent de nouveaux habitants. Des auberges naissent, des commerces, des cabarets ouvrent. La haute vallée va se donner des airs de Far West et le précieux brassage peut commencer. Au cours de ces années de chantier, l’Aude accueillera  plus de 40 000 personnes pour 212 000 habitants. Comme quoi, quand on veut…

Au-dessus de Quillan, la vallée est de plus en plus étroite. D’énormes blocs de granit en ferment l’accès. En 1776, le modeste curé de Saint-Martin-Lys, Félix Arnaud, décide de désenclaver son village avec l’aide des habitants. Suspendus au-dessus du torrent, ils ouvrent un sentier à flanc de roche, à coup de pics et de barres à mine. La tâche est immense. Ils buttent bientôt sur un énorme roc, impossible à contourner. Le découragement s’installe. Que faire ? Continuer à percer, mais comment ? La suite appartient à la légende : doté d’un caractère bien trempé, l’abbé prend un beau matin la colère et la pioche. Il frappe la paroi comme s’il était le diable en personne. Le manche se brise net. Puis un autre, et encore un autre ! Déterminé, comme habité, il continue de frapper. Tous les villageois le rejoignent alors. Plus personne ne pense au découragement. On frappe toujours. Et bien sûr, la roche commence à s’effriter. Les jours suivants, ils enfoncent dans les modestes brèches qu’ils ont commencé à percer des coins en bois de chêne mouillés. En séchant, le bois joue et la pierre commence à céder ! Bien sûr, plusieurs mois seront nécessaires pour percer ce rocher de 7 à 8 mètres d’épaisseur, et pour que le véritable verrou qui fermait le passage de la Pierre-Lys saute enfin ! Désormais, cet endroit porte le nom de « trou du curé ». La Révolution arrêta bien les travaux, mais quarante ans plus tard, la route traversait le défilé de la Pierre-Lys…

En 1890, la route en amont d’Axat est achevée. En 1900, c’est l’électricité qui arrive et, trois ans plus tard, le téléphone ! 1892, percement du tunnel de Gallamus ; 1894, construction de la voie ferrée Quillan-Rivesaltes : 1832 mètres de tunnels, des tonnes d’explosifs, des drames aussi, permettront au courrier, aux gens, aux volailles et aux marchandises, de prendre le train. Et aux jeunes garçons de rêver de les conduire… et aux jeunes filles de se marier avec un jeune et beau chef de gare moustachu.

à suivre demain…

 

L’auteur : Jacques Joulé est brocanteur, chineur, et grand amateur de vieux livres. Il vit, pense, rêve et agit à Lagrasse…