n° 81 : mercredi 9 août 2017

et mieux encore que tout...

EDITO

Vendredi dernier, à la nuit tombée, Anne Alvaro ouvrait ce Banquet par une extraordinaire lecture du dernier texte de Erri de Luca, « La Nature exposée ». Puis elle resta avec nous jusqu’à lundi matin, écoutant les uns, parlant aux autres, de sa belle présence discrète. Avant de partir, elle nous laissa deux choses : « Surtout pensez à être lents« , dit-elle lorsque nous testions l’acoustique de la halle du village, avant que Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron y fassent résonner leurs échanges de midi trente. « Pensez à être lents » ! Comment pouvait-on ainsi être plus près de notre thème de l’année ? On y entendait même une petite musique à la Lafargue, au droit à la paresse… Penser à être lent et à ne pas laisser tomber ses finales, il paraît que c’est le secret des crieurs publics !

Anne eut pour nous un ultime présent. Quelques mots d’Antonio Machado, le poète espagnol républicain, mort en 1939 en voyage d’exil et enterré à Collioure, si près d’ici. Ces vers de Machado, elle voulait en faire cadeau au Banquet, et elle avait oublié de les dire, dans son interview de Corbières Matin. Alors elle nous arrêtait, au hasard de nos rencontres, et elle nous les disait, de sa voix époustouflante.

En ce mois d’août 2017, les morts en voyage d’exil, eux, continuent de salir nos consciences, en Méditerranée, cendres d’autres guerres, d’autres aveuglements, d’autres égoïsmes. Encore et toujours.

Si vivir es bueno, es mejor soñar, y mejor que todo, madre, despertar…

(Si c’est bien de vivre, c’est mieux de rêver, et mieux encore que tout, mère, de se réveiller…)

 

Les ateliers

Les derniers ateliers ont commencé hier matin : philosophie avec Françoise Valon, et dans la grande salle des fêtes, en haut du village, l’atelier cinéma. Préparé par Jean-Louis Comolli et Jean Narboni, qui l’anime avec Jacques Comets, il a réuni un très nombreux public…

Chapô

Chaque jour, à 12 h 30, Mathieu Riboulet lit un texte original, écrit pour l’occasion, en ouverture de « L’histoire mondiale de Lagrasse » qu’anime Patrick Boucheron. Beaucoup de spectateurs de ce qui est un des rendez-vous les plus prisés du Banquet nous ont demandé de pouvoir relire ces textes, et Mathieu a accepté de nous les confier…

 

7 août

Vous êtes ici. Du moins est-ce ce que prétendent les points rouges accolés sur les plans des villes affichés dans les rues, ou les plans des locaux accueillant du public, censés faciliter l’orientation des voyageurs. Vous êtes ici ? Voire. 

Vous êtes d’ici. C’est ce que claironnent les thuriféraires de la racine, les apôtres des sources, les chantres des origines, désireux d’assigner à un lieu l’orientation de ses habitants. Vous êtes d’ici ? Voire. 

Nous sommes ici. Nous sommes tous encore ici. À cette assertion-là nous pouvons accorder quelque crédit, ou la risquer, en étendard, pour donner un contour crédible à nos existences, fût-ce le temps d’une conversation retrouvée, et, pascaliens jusqu’au bout des ongles, vérifier un instant que « personne n’a d’assurance, hors la foi, s’il veille ou s’il dort ». 

Vous êtes ici. C’est le titre d’un livre que je n’écrirai sans doute pas. Eh bien, soit ! vous êtes ici, nous sommes ici, je suis ici. Et je peux même être d’ici sans que le monde s’enferre aux horizons étroits où on le tient parfois. Je suis ici, et dans la lumière, le vent, les pierres, le sable et les odeurs d’ici je tiens le monde, et tout voyage est inutile, toute étrangeté annulée de n’être rien que ma propre étrangeté. Le monde m’appartient. Le monde, sans revers et sans gloire, mais le monde.

 

 

8 août 2017

Va voir ailleurs si j’y suis. Ce que la langue formule là est prodigieux, et la méthode imparable. Mais la logique sait l’être aussi : et si l’enfant à qui nous donnons ce conseil, lui-même d’emblée de plain-pied dans le registre des mots qui est encore pour lui aussi celui des choses, revenait de sa quête en nous disant que, en effet, il nous a trouvé, et que nous sommes aussi ailleurs, alors où serions-nous ?

Nous pensons être ici, mais rien ne prouve que l’enfant ment. Peut-être ne sommes-nous pas là où nous croyons être mais ailleurs, et apparemment sans possibilité de penser cet ailleurs autrement que sous forme d’acte de foi ni d’établir avec lui le moindre lien qui confirmerait notre présence au monde. 

Rien à regretter, cependant, nous ne saurions être partout sans perdre tout à fait la tête, je le crains. Sans entrer dans les arcanes de la prodigieuse théorie des cordes et sa tentative insensée, somptueuse, de théoriser, voire mathématiser l’état vibratoire du monde dans une sorte d’élan poétique inclassable, me savoir possiblement et ici et ailleurs m’enchante car il m’est plus facile de m’imaginer dans d’autres lieux que les miens que dans d’autres vies que les miennes. 

Ainsi, de nouveau, je fais tenir le monde dans la lumière, le vent, les pierres, le sable et les odeurs d’ici, de l’ici où je suis, de l’ici où nous sommes.

Mathieu Riboulet

 

Une journée au Banquet

Chaque jour, un passant considérable nous raconte sa journée au Banquet. Aujourd’hui, Marielle Macé (Sidérer, considérer, Verdier septembre 2017)

 

 

Nous (deux, puis trois) sommes arrivés à Lagrasse il n’y a pas très longtemps, en 2010, et un peu latéralement (en septembre, pour l’essai de constitution d’une « école de littérature ») ; trop tard pour avoir connu Bob, et pouvoir même l’appeler ainsi ; mais à temps pour que le lieu nous devienne nécessaire, année après année. C’est au Banquet que je dois certaines de mes amitiés les plus douces, même si elles ne trouvent que quelques semaines par an, parfois seulement ici, pour s’exercer – Gilles, Véronique, Patrick, Arno –, et c’est au Banquet que je dois, avec ces amitiés, par elles en vérité, l’intensification d’une sensibilité politique, d’une sensibilité au politique. Cela m’aura d’ailleurs pris du temps pour attendre cela des livres ; pour que le souci des phrases (souci d’enragée du langage) s’oriente autrement, s’avive, s’encolère, réclame qu’il soit partout question du présent, des luttes et des tenus pour peu. Cela m’aura pris du temps aussi pour me sentir familière de cet endroit ; accueillie pourtant à bras ouverts ; accueillie même cette année pour un livre par Michèle, Colette, Mathieu, Patrick (merci !) ; le temps de longer cent fois, marchant dans la rigole, le mur de pierres sèches et les potagers qui s’égrènent, à rebours, au long de l’Orbieu.

La chose la plus belle, la plus joyeuse d’une journée au Banquet, c’est que l’on peut tout prendre ensemble. Alors j’ai tout pris, depuis hier soir ; l’eau, cette année si basse ; la conversation avec Lucie et sa puissante douceur ; le dîner où je m’émeus de voir Paul faire l’andouille, chercher ses attitudes, tout essayer pour séduire des plus grands et les intéresser à ses blagues de tout petit gars ; les deux adolescents qui font pétarader leurs mobylettes déguisées en motos, et qu’on retrouve en slip sur le barrage, tentant des acrobaties sur un ballon de foot, sous la pleine lune. Faire du bruit, occuper la nuit, empoigner le temps, s’y prendre de toutes les façons pour exister.

Et le soir déjà, la merveilleuse lecture d’Emmanuel Adely, staccato pulsé, transe formidable. Le texte est splendide, terrifiant, obscène ; et la voix très sûre ; torture, exécution, entraînement ; le sang vert, le monde minuscule sous la queue du soldat qui croit pilonner jusqu’aux murs qui l’entourent, la peau ouverte comme un grillage… Un papillon s’affole derrière Emmanuel, et dégringole le long de la bâche en plastique, et un gosse (qui, c’est déchirant ?) pleure devant un pilier de l’abbaye, apaisé peu à peu par sa mère, ou sa sœur (mais lui aussi ça lui prend du temps).

Une nuit passe, on laisse glisser le gris, le soleil vient. Patrick s’avance sous la halle, inquiet et souverain. Patrick qui parle si fort et si bien. Pas pour faire beau ou endimancher la pensée, mais pour toujours tenter de dire juste. Dire juste ? Pas exactement ou pas d’emblée dire vrai, mais dire avec précision l’imprécis, avec scrupule le multiple, avec véhémence le maltraité, le malmené. Patrick qui prend son temps, tranche, défait, destitue, freine la constitution d’un tout – le tout des continuités narratives, des collectifs, des identités trop fermement maintenues (hier dépaysant Lagrasse, la lisant comme un Ghana, retrouvant la « vallée maigre », rappelant Roland, montrant la fondation comme un récit, « c’est-à-dire un rêve »)… Mais en freinant, en tenant si patiemment la bride, il s’agit d’entraîner autant que de retenir. Retenir le passé pour nous emporter, braver.

Après la halle on se disperse, et on se retrouve : battement du « nous », nouage et dénouage. Le déjeuner est, comme toujours, délicieux ; et la compagnie, comme toujours, m’intimide et m’égaye. Après le banquet, paresse. Puis festin d’images avec Jean-Baptiste Brenet. J’avais lu Je fantasme, admirable et ardu, qui dit avec force qu’être ce n’est pas d’abord penser, mais imaginer ; et que « cogiter » veut dire ça, désigne ça : cette puissance imaginante, modelant le réel et affectée par lui. Or l’imagination est venue cette année se placer au cœur du lien que le Banquet, depuis plus de vingt ans, maintient serré entre pensée et action. Penser, rêver, agir ; de la pensée à l’action par le maillon du rêve : c’est ce scandale que Jean-Baptiste Brenet prend au sérieux. Et que ne se défasse pas trop vite, dira Jean-Christophe Bailly, la qualité de cette superposition : penser, rêver, agir. Que se maintienne une fidélité avec ce qui, par elle, s’enclenche, et survient.

Et pour mon anniversaire (oui !), après le délicat cadeau d’Anne, discret rituel d’une hospitalité tout individuelle, on m’offre encore l’arrivée de Martin (c’est toujours la fête !), et une conférence de mon « écrivain préféré » : Jean-Christophe Bailly, justement. De lui, je crois bien que j’ai tout lu. Mais « tout », avec lui, ne referme rien, n’enclot pas, ne plombe pas. D’ailleurs ce qui me touche le plus chez lui (je copie-colle du déjà-dit, mais de bon cœur), c’est cette façon de toujours tenir les choses pour des « envois ». Une image, une ville, une bête… pour Bailly : autant d’états, de tenues dans le sensible, à dire avec précision, mais qui d’emblée sont rouverts à leur mobilité et reçus comme des appels, des pistes à suivre, des voix d’où s’élève et se dilate un long récitatif : quelque chose de fini mais qui se propage. Un emportement, une adresse, une onde propulsant vers nous l’intensité de sa singularité (sa singularité étant cette propulsion même). Belle pensée que celle qui préfère ainsi aux rues les « allées », aux étangs les estuaires, aux sources les ricochets (« Dans le ricochet réside un bonheur : que la pierre lancée sur l’eau n’y soit pas aussitôt engloutie mais y trace, par une série de rebonds, un chemin, que chaque état de ce chemin capricieux soit, jusqu’à la dernière, une relance » — « demeurer en mouvement », disait Patrick). La pensée elle-même y devient un effet de suite : l’acquiescement à suivre toute chose dans sa piste, c’est-à-dire dans sa manière d’être, qui est son « idée » à elle. C’est une pensée de pensées, une pensée qui rend capable (quel cadeau) de regarder le monde tout entier comme un emmêlement de pensées. De lignes qui ne soient jamais des contours, de lignes qui s’en vont, qui rêvent, qui espèrent.

Alors un chevreuil n’est pas seulement un autre vivant, c’est une piste à suivre, si l’on peut. Alors ce qui rend un lieu habitable ce sont toutes les chances qu’il nous offre de le quitter. Alors la forme d’un pays ce sont ses rivières, nos pas, et ses seuils, qui la lui donnent. Alors une phrase est un avenir. Alors une pierre n’est pas une pierre, c’est le souvenir d’avoir été roulée par une eau, par cette eau (penser à Être fleuve, cette sculpture de Giuseppe Penone qui émeut tant Bailly, et que j’ai vue à Rome cet été, posée au milieu du Colisée Carré). Alors enfin s’impose l’essai, qui est réponse, effort pour faire durer une pensée et prolonger la façon dont l’écrivain s’est trouvé affecté par ces envois du monde ; l’essai qui sait restituer à toute chose sa vibration de généralité (son idée), l’essai qui infinit les définis (et ça m’emporte car c’est mon effort littéraire à moi aussi, un effort nourri désormais par tout ce qui me parvient de ce rendez-vous annuel du Banquet).

De grands noms. Mais le Banquet se voudrait sans noms propres. Et c’est juste : car un « nous » ne se fait pas exactement avec des « je ». J’ai un peu réfléchi à ça et écrit là-dessus ces derniers temps, et le Banquet (qui s’était donné cette difficile question pour sujet il y a trois ans, avec Bailly, Milner, Martin) n’y était pas pour peu. « Nous » n’est pas le pluriel de « je », il est (précisait Benveniste) la « jonction » indéterminée de « je » avec du « non-je », le résultat d’un « je » qui s’est ouvert à ce qu’il n’est pas, qui s’est dilaté, qui s’est infini. Dans presque aucune langue « nous » n’est construit à partir de « je » (à la différence de la troisième personne du pluriel, qui pluralise simplement le singulier du « il » ou « elle », compte et décompte) ; « nous » est un autre mot que « je », n’en dérive pas, ne le pluralise pas. « Nous » ne désigne pas une addition de sujets mais un sujet collectif, élongé autour d’une énonciation. « Nous » ne signifie pas : tous ceux qui sont comme moi, mais : tous ceux qui pourront être le « je » de ce « nous », l’endosser, le reprendre à leur compte, tous ceux qui pourront parler au nom de « nous » : tous ceux que noue une cause, le rêve d’une chose à quoi tenir. « Nous » est ce sujet illimité qui se définit par une lutte et par l’action qui s’y engage. En sorte que « nous » est toujours en avant de lui-même, et ne saurait se confondre avec une logique d’identification ou d’appartenance. Il ne s’agit pas avec « nous » de dire qui je suis, d’où je suis, de me déclarer (« Décline-toi, garçon ! », faisait dire Novarina à un personnage), il ne s’agit même pas de dire « comme qui » je suis, mais ce que nous pourrons faire si nous nous nouons. « Nous » ne saurait ouvrir à la question de l’identité, mais à la tâche infinie qui consiste à faire et défaire des collectifs, à se rassembler en se sachant pourtant toujours seuls. La question étant de savoir, d’éprouver, comment on se noue, et à quoi (et contre quoi, et comment « contre » – pas forcément en retournant violence contre violence). « Nous » ne se fait pas à partir de nos « je », pleins ou troués, mais à partir de nos solitudes ; il les met en commun, c’est-à-dire qu’il les rassemble, les surmonte en les rassemblant, et pourtant aussi les maintient.

Nous le Banquet. Un « nous » en construction, rassemblé, dispersé, noué-dénoué, meurtri. Où personne n’est de trop. Nous noués par-delà le petit espace qui à la fois sépare et conjoint ceux qui écoutent (qui adressent leur écoute) et ceux qui leur destinent sincèrement leur effort, leurs phrases, leur tentative, secoués par le vent. « Empêcher le nous, dit Bailly, de se refermer sur nous comme une appartenance, une nasse ». Nous tous, nous déclos, nous illimitant, si l’on peut.

Marielle Macé

 

Les interviews de la guinguette

Chaque jour à 12 h 30 et avec un certain succès, Patrick Boucheron poursuit ses conversations avec l’histoire sur la place de la halle, au cœur du village. Cette année, pour ce nouveau cycle qu’il a intitulé « Histoire mondiale de Lagrasse », il a demandé à l’écrivain Mathieu Riboulet de l’accompagner, et de « lancer » chaque rendez-vous avec un texte original. Texte que nous publions plus loin dans Corbières Matin… (Entretien Antoine Beauchamp / Lina Mariou)

Les livres des rêves

Depuis la nuit des temps littéraires, les hommes ont tenté d’imaginer les sociétés qu’ils étaient eux-mêmes incapables de bâtir. Même si, pour certaines, ce n’est pas plus mal, pour d’autres, la qualité des rêves, des inventions et des chimères leur ont fait traverser les âges. Nous vous en proposerons donc chaque jour, dans cette rubrique, quelques éclats. Aujourd’hui…

Encore heureux qu’on va vers l’été, de Christiane Rochefort, présenté par Mathieu Riboulet…

 

En 1975, voici exactement quarante-deux ans, paraissait Encore heureux qu’on va vers l’été, douzième livre de Christiane Rochefort (1917-1998), qui s’était déjà rendue célèbre avec Le Repos du guerrier ou Les Petits Enfants du siècle. Une « classe pas intéressante », aux yeux de son professeur de français, décide de s’en aller, tout simplement, sans effet de manche ni ostentation, de prendre la route et de goûter à chaque instant, filles et garçons mêlés, par petits groupes. Certains rentrent, mais un noyau dur persiste dont l’exemple fait tache d’huile, et c’est bientôt une véritable épidémie de fugues qui secoue le pays. Le livre explore, dans un mélange d’inventivité et de relâchement typiques des années 1970, tous les espaces de liberté possibles que ces grappes d’enfant vont explorer. Il pourrait être daté, il ne l’est pas, mais reste comme une curiosité à peine pensable aujourd’hui…

Lire la suite…

Le feuilleton de l'Iliade

Dominique Larroque-Laborde tient depuis hier matin son atelier de grec ancien, consacré cette année à la préparation de la lecture de l’Iliade, d’Homère, que des dizaines de lecteurs porteront en fin de Banquet, dans la nuit de vendredi à samedi… Chaque après-midi, Mélanie Traversier, elle, travaille en petits groupes avec ces lecteurs amateurs, répétant le texte, traquant les sens opportuns.

Antoine Beauchamp tient ici, en son seul, le feuilleton de cette aventure…

Hommage de l'auteur absent du Banquet...

L’absent, c’est un habitué du Banquet. Mais cette année, il n’est pas là. Pourquoi ? Et quel est l’état de son esprit en ce mois d’août 2017 ?…

Aujourd’hui, l’écrivaine Valérie Zénatti.

 

Une main a calé un pingouin en peluche dans le tronc plissé de racines d’un arbre dont j’ignore le nom. J’interpelle la serveuse, j’ai une question stupide lui dis-je, comment nomme-t-on cet arbre en hébreu ? Elle a une seconde d’hésitation, hausse les épaules, c’est un ficus je crois, répond-elle, comme tous ceux du boulevard. Son chignon haut perché de dreadlocks entortillées s’éloigne, je tapote les mots ficus arbre sur mon téléphone, découvre qu’il existe sept cent cinquante espèces de ficus dans le monde, ce n’est peut-être pas aujourd’hui que je connaîtrai le nom exact de ces arbres qui offrent leur ombre aux passants de Tel-Aviv, mais j’ai un peu progressé depuis trente-quatre ans que je les vois régulièrement sans être capable de relier un mot à une image.

Ici la langue a été secouée dans ses fondations. Ici le français a perdu son sens collectif pour devenir une langue intime, secrète, murmurée, submergée par l’hébreu qui chantait, criait, apostrophait, invectivait ou dissertait autour de moi.

Je m’interroge. Pourquoi ai-je dit à la serveuse que ma question était stupide ? Incongrue, curieuse, surprenante, inhabituelle – peut-être, mais certainement pas stupide, puisqu’elle était destinée à frayer un chemin étroit vers la connaissance. Je sais dire ces adjectifs en hébreu, pourtant stupide m’a échappé, parce que c’est ainsi que je me suis sentie durant mes premières années ici, où mon vocabulaire était plus réduit que celui d’un enfant de deux ans, puis trois, puis sept, avant de devenir ma langue d’adolescence et d’étude, d’amitié et de questionnement. J’ai grandi deux fois linguistiquement parlant, c’est d’abord une épreuve puis une chance.

Ici j’ai éprouvé aussi l’absence. Mon absence de la ville qui m’avait vu naître, où j’avais ouvert les yeux sur le monde, l’adéquation était parfaite, croyais-je, entre le lieu et ma vie, j’étais née à Nice, je vivais à Nice, face à la mer, dos à l’Histoire, ou, plus modestement, à l’histoire de ma famille, c’était le lieu d’apprentissage, de rêveries, d’angoisse, de secret et de dévoilement. J’existais, là. Et soudain je n’y étais plus, j’avais pris un avion avec mes parents et ma sœur, j’avais débarqué en pleine nuit dans le désert du Néguev, des cafards géants sillonnaient la baraque en préfabriqué où nous avions échoué pour trois semaines, il fallait apprivoiser cela, ma présence dans un autre pays, mon effacement d’un autre, la rentrée des classes allait avoir lieu une semaine plus tard, quelqu’un prononcerait-il mon prénom au collège Alphonse-Daudet, à quelques mètres de la Promenade des Anglais ? La question m’a taraudée pendant huit ans.

C’est peut-être pour cela qu’un jour je suis rentrée en France. Pour effacer mon absence de ce pays et de cette langue, m’absentant d’Israël, y revenant chaque année, devenant errante et libre, à la fois suspendue et ancrée partout où une part cachée de moi-même se révèle. À New-York aussi depuis, à Venise, à Kyoto, et à Lagrasse bien sûr. Un lieu, des êtres avec lesquels échanger, moi. Les conditions idéales pour se sentir heureuse de vivre, de penser, de rêver, d’aimer, d’agir.

Les branches du ficus s’agitent faiblement dans l’air, un Éthiopien nettoient les baies vitrées du Théâtre national Habima, deux hommes ont une conversation animée en russe près de moi, dans le café Nehama Vahetsi où j’ai mes habitudes. C’est dimanche à Tel-Aviv, l’activité reprend après l’accalmie du samedi, je suis absente de Lagrasse cette année, et je chéris cette présence en creux parmi vous.

Valérie Zenatti

Variations sur l'action (6)

par Gilles Hanus

L’audace

Nous n’agissons jamais en toute connaissance de cause. Toujours nos actions nous confrontent à nos incertitudes. Nous savons certes ce que nous voulons mais sans savoir vraiment si ce que nous faisons aboutira à ce que nous visions. S’il fallait attendre d’être absolument certain du résultat avant d’agir nous n’agirions qu’exceptionnellement. A la résolution de la volonté s’adjoint le sentiment du moment opportun, qui est une forme de croyance : nous croyons que notre acte nous permettra d’atteindre notre but, nous ne le savons pas. « Le mouvement propre de l’acte consiste à aboutir dans l’inconnu – à ne pas pouvoir mesurer toutes ses conséquences », écrit Lévinas dans Totalité et infini, répétant à sa façon ce que Sartre disait à la sienne (voir la troisième variation)

En d’autres termes, si la connaissance se déploie dans l’élément de la lumière, l’action relève dans le meilleur des cas du clair-obscur, elle implique comme une séparation entre la volonté de celui qui agit et ce qu’il réalise, une forme d’obscurité intime qui lui interdit de se saisir en toute transparence. Dans l’acte autrement dit, le pouvoir de la volonté est dépassé, il « ne se confond pas avec son propre élan, n’accompagne pas son œuvre jusqu’au bout. »

Pour cette raison, tout acte requiert une forme d’audace : la capacité de faire sans savoir exactement ce que l’on fait ni où l’on va.

Feuilleton : les révoltés de Counozouls

par Jacques Joulé

chapitre VI

 

Les premiers jours qui suivent cette rencontre au sommet sont très agités. Les discutions sont vives et on frise parfois le pugilat. Le soir, ça reprend de plus belle dans l’intimité des foyers. Même les rideaux tirés on aperçoit parfois, après minuit, des chandelles qui vacillent sous les vociférations. Il n’est pas rare non plus de deviner, éclairés seulement par la lune, la silhouette d’untel… d’unetelle… enfin, on ne sait pas trop, qui sort d’une maison amie. On chuchote même autour de la cabane au fond du jardin… Ces désordres nocturnes profitent aux jeunes filles qui peuvent ainsi rejoindre leur amoureux un peu plus longtemps que d’habitude, leur mère étant trop occupée à tcharer avec la voisine. Désordre aussi dans les basses-cours où les coqs déréglés se mettent à chanter à n’importe quel moment ; grenouilles et grillons, eux, annulent plusieurs concerts…

Au bout d’une quinzaine de jours à peine, différents clans se sont formés. Mais comme dans d’autres ailleurs, la présence d’un ennemi commun ou supposé tel, ici l’industriel Jodot, va créer les conditions de la cohésion, du rêve, de l’action. Le danger vient de la confusion, des attentes trop fortes : on veut tout, tout de suite, dans le désordre, la pagaille. Il faut y prendre garde : un dénouement mal pensé ou récupéré risquerait de réveiller les vieilles querelles et de précipiter les retours en arrière.

Lire la suite…

 

L'image de fin, et à demain...

9 h
Marcher dans la garrigue avec Catie Lépagnole, rendez-vous à l’abbaye
9 h 15
Rebonds (9h15 / 9h45), débat avec Jean-Baptiste Brenet, au café Le Récantou, Porte d’eau
9 h 30
Atelier cinéma, animé par Jean Narboni et Jacques Comets. Aujourd’hui, « La Marseillaise », de Jean Renoir. Salle des fêtes
10 h
Atelier grec, lecture de l’Iliade, école du village
10 h
CYCLE VIDEO ARCHIVES DU BANQUET
10 h : Conférence , Marie-Claire Galpérine, « La Caverne », 12 Août 2001 (55’) / 11 h : Conférence, Akira Mizubayashi, « L’île du bonheur, entre le français et le japonais », 10 août 2011 (95’) /

11 h
Atelier de philosophie, animé par Françoise Valon. Cour de la librairie, à l’abbaye
12 h 30
Patrick Boucheron, histoire mondiale de Lagrasse, Place de la halle
14 h 00
Séminaire Jean-Claude Milner, (sur inscription préalable obligatoire), boulangerie des moines, à l’abbaye
16 h 00
Mathieu Potte-Bonneville, Conférence, Jardins de l’abbaye
17 h 30
Le Livre à la criée, Jean-Christophe Bailly, librairie du Banquet
18 h 00
Victor del Arbol, Conférence, Jardins de l’abbaye
21h30
Lecture : Nathalie Quintane, Jardins de l’abbaye

SUIVEZ NOUS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX…

  FACEBOOK : La Maison du Banquet et des générations / Le Banquet du Livre

  TWITTER : @Banquetdulivre

Jean-Baptiste Brenet et les fantasmes politiques...

ARCHIVES