Corbières Matin n°65
5 juin 2016

Cette honte bue

Personne ne se risquera à dire que nous ne savions pas. Ce qui se passe aujourd’hui en Grèce, sur ces rivages maudits, est une honte insupportable. Pourtant, nous la supportons : il suffit de détourner les yeux, de se laisser prendre à d’autres préoccupations impérieuses, comme la primaire à gauche ou la maltraitance animale.

Ce crime dont nous aurons à répondre et que nous laissons se perpétrer, inspire pourtant quelques jeunes européens qui partent pour exprimer leur solidarité à ces frères humains abandonnés.

Notre ami l’écrivain Daniel de Roulet, l’unique suisse habitué du Banquet, nous a fait parvenir ce petit texte dans lequel il raconte le voyage de son fils et de sa femme, la violoniste Chiara Banchini, qui ont rejoint sur l’ile de Lesbos les jeunes volontaires de toutes nationalités qui se pressent pour venir en aide aux réfugiés…

Mon fils est parti juste après le Noël en famille, je l’ai mené à l’aéroport de Milan dans le brouillard et la glace. Il faisait encore nuit quand je l’ai embrassé. Il emportait mon sac à dos. A Athènes il a pris le bateau pour arriver sur l’île de Lesbos. C’est là que les migrants débarquent par milliers. La côte turque est à quatre kilomètres, mais l’hiver la mer est mauvaise pour les bateaux pneumatiques. Mon fils nous a quitté pour leur porter secours. Au début il voulait cuisiner des fallafels pour souhaiter la bienvenue en Europe à tous ces rescapés de guerre. Il a retrouvé là-bas quelques copains architectes, tous des bricoleurs, mais quand ils ont vu comment ça se passait, ils se sont mis à construire des douches et des cuisines abritées. Ils ont bossé jour et nuit, ils sont jeunes, ils y croient. Au bout de quelques jours, il a téléphoné à sa mère, lui a dit que le travail ne manquait pas même pour une femme de son âge, mais qu’il valait mieux qu’elle prenne une chambre à l’hôtel pour ne pas geler la nuit.

Ma femme m’a quitté juste après Nouvel An. Elle emmenait deux énormes valises d’habits à distribuer. Je les ai trainées jusqu’à l’aéroport et suis resté seul en Suisse à lire les journaux. Chaque jour c’était pire : des noyés bien sûr, jusqu’à trente d’un coup, mais aussi des enfants morts de froid pendant la nuit parce qu’il neige sur l’île. Quand je disais : ma femme m’a quitté pour Lesbos, on me répondait par un sourire en coin à cause des lesbiennes qui tiennent congrès là-bas, en été. J’avais beau dire que l’île compte cent mille habitants avec une capitale comme une petite ville, le sourire en coin ne disparaissait pas.

Le soir quand elle me téléphonait je la sentais fatiguée, bouleversée : Ils arrivent trempés, ne savent pas où ils sont, ont besoin d’habits secs, de bâches pour dormir. Elle m’a dit qu’une femme lui a donné un paquet, c’était son nourrisson de deux semaines, né pendant la fuite, imagine ce que ça m’a fait. Justement je n’arrive pas à vraiment imaginer. Pourtant je lis la presse : ils sont près d’un millier chaque jour, ils ont traversé la Turquie, certains n’ont jamais vu la mer, ils se mettent à cinquante pour acheter un moteur et un pneumatique prévu pour vingt passagers. La femme d’un consul de France organise le business, elle a bien profité. Ils achètent aussi des gilets de sauvetage orange, contrefaçons qui ne flottent pas, fabriqués par des gens astucieux. Quand la mer n’est pas trop agitée, ils arrivent sur les plages où de jeunes pompiers espagnols volontaires les aident à quitter leurs esquifs. Je me renseigne, je regarde des vidéos, j’hésite à partir, je ne pourrai pas dire que je ne savais pas, que personne ne nous avait dit que la Méditerranées, mare nostrum, est devenue notre fosse commune.

Au téléphone je me fais encore raconter. Il y a de plus en plus de jeunes volontaires autonomes qui viennent aider sur place : des punks allemands avec leurs bus VW, des cuisiniers de No Borders, des grandes femmes nordiques du Black Block, des hippies italiens. Cette fière jeunesse de tous les pays européens fait ce que ses ainés tétanisés n’osent pas faire. Il y a bien quelques flics retranchés dans une caserne pour prendre les empreintes digitales, photographier, tamponner, et surtout trier, trier, c’est tout ce qu’ils savent faire. Les migrants qui n’ont pas de tampons ne peuvent pas monter sur le bac du soir qui part vers la terre ferme. Ils dorment sur les plages jusqu’à ce qu’ils rencontrent quelque Nord-africain qui leur vendra un laisser-passer avec photo pour cent cinquante euros, ou quelque salafiste qui leur offrira une tente avec un tapis pour la prière.

Ma femme dit qu’elle n’en peut plus : Quand un bateau arrive, les femmes toutes mouillées se précipitent sur les habits secs que j’ai bien rangés et mettent de l’eau partout. Le pire, ce sont les cris des enfants quand un zodiac s’approche. Les petits Syriens ont peur des chiens errants sur la plage. Ces cris, elle dit, tu ne peux pas savoir.

Dans l’hiver helvétique on discute du prix de l’essence, de la stabilité de la monnaie et on continue de me sourire en coin : Alors ta femme, à Lesbos, elle a pris son violon ? Elle a fini par rentrer. Je suis passé la prendre dans un aéroport encombré de skieurs bronzés revenant des sports d’hiver. Elle mettra quelques jours à se reprendre, même si l’Europe, elle dit, ne s’en remettra pas.

Daniel de Roulet

 

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« Fillette inconnue » dit la plaque. Aux abords du village de Kato Tritos, le cimetière des naufragés. © Amélie Poinssot

On peut lire ici le reportage d’Amélie Poinsot pour Médiapart : « Réfugiés à Lesbos, des solidarités contre la honte européenne« 

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