n° 98

Les Résidences partagées

Le jury des résidences partagées de La Maison du Banquet s’est réuni le mardi 15 janvier à Lagrasse pour étudier les 87 dossiers reçus à la suite de l’appel à candidature de la session 2019, sur le thème « Exhumer ».

Trois ont été finalement retenus.

Le hasard des délibérations a fait que ce sont trois femmes qui seront avec nous cette année.

Voici leur projet :

Marion Lavabre : Les âmes annamites : « Entre Port-Vendres et Banyuls, l’anse de Paulilles est actuellement décrite comme l’un des plus beaux joyaux de la côte catalane. Ce site classé par le Conservatoire du Littoral des Pyrénées Orientales témoigne pourtant d’une histoire ouvrière et industrielle particulière : en 1870, Alfred Nobel y bâtit une dynamiterie qui fonctionna jusqu’en 1984. Lors d’une semaine de mai 2018, en formation à Cosprons avec Eyes in Progress et la photographe Claudine Doury, j’ai découvert ce passé explosif et le souffle de la mémoire coloniale française qui l’accompagne. Pendant la première guerre mondiale la France enrôla, de gré ou de force, des natifs du protectorat d’Annam (actuel Vietnam) afin de servir de main d’œuvre et remplacer les ouvriers partis au front. Entre 400 et 1000 Annamites auraient ainsi été débarqués à la dynamiterie de Paulilles pour augmenter la production d’explosifs nécessaire à la guerre. Entre la dangerosité du travail et les épidémies de typhoïdes, beaucoup sont morts sur place. Combien ? Aucun chiffre précis. Les historiens peinent à trouver des pièces officielles. On ne connaît pas de descendants. Les Annamites semblent avoir disparu sans laisser de trace. Dans le registre d’état civil de Port-Vendres seuls sept actes de décès sont dressés en 1918 avec la mention « mort pour la France ». Quant aux corps, nulle mention de leur emplacement… peut-être dans une fosse commune creusée en dehors de l’enceinte du cimetière de Cosprons. En 2012, une stèle y est érigée en leur honneur. »

 

Diane Barbe : Eisenhüttenstadt, des voix oubliées : Projet d’écriture d’un film documentaire. « En rase campagne, à la frontière polonaise, surgit en 1951 la première         « ville socialiste » de la toute jeune République Démocratique Allemande (RDA). On y trempait l’acier à partir du minerai de fer russe et du charbon polonais ; on l’avait baptisé      l’« acier de la paix ». Eisenhüttenstadt, la « ville des hauts fourneaux », s’appelle ainsi depuis 1961. Elle devait, à l’origine prendre le nom de Karl-Marx, puis, avec la mort du petit père des peuples en 1953, le nom de Stalinstadt lui fut préféré pour quelques années. Dans cette ville modèle, cité résidentielle pour les travailleurs du nouveau site sidérurgique Eisenhüttenkombinat-Ost, se sont rués une masse de jeune gens, main-d’œuvre pour l’aciérie, attirés par les standards supérieurs au reste du pays, par la modernité et le confort des nouveaux logements et par les infrastructures sociales et culturelles. Entre 1953 et 1960, le nombre d’habitants est multiplié par dix, atteignant le chiffre de vingt-quatre mille personnes. »

 

Dorothée Delacroix : Le légiste et le fantôme « Mes recherches portent sur les exhumations des cadavres des conflits armés des XXe et XXIe siècles qui sont réalisées simultanément d’un bord à l’autre de l’Atlantique et qui relèvent des politiques publiques de « réparations symboliques » aux victimes. Mon approche qualitative et comparative (Espagne, Pérou et bientôt Colombie) vise à comprendre le rôle et la circulation des normes et des acteurs internationaux (ONG et experts), les relations qu’ils entretiennent avec les familles de victimes, ainsi que les enjeux politiques de la mise en images des cadavres et de la médiatisation des rituels funéraires et commémoratifs au moment de ré enterrer les corps. Mon travail comparatif a également pour objectif de cerner les reconfigurations des rituels et des constructions symboliques de la mort depuis des terrains proches d’un point de vue des représentations religieuses catholiques. J’étudie à la fois les modalités des ré-inhumations des corps et leurs écarts éventuels avec les modalités coutumières de prise en charge des sépultures ordinaires, les réaménagements des secrets sociaux que ces exhumations produisent et les dynamiques mémorielles qu’elles induisent. »

 

La résidence se déroulera à Lagrasse du samedi 18 mai au dimanche 16 juin.

Le retour de résidence – cinquième semaine au cours de laquelle les résidentes viendront présenter leur travail aux publics du territoire – aura lieu du 21 au 28 octobre.

La deuxième résidence partagée de 2018, s'est déroulée, autour du thème "En Ruines", du 20 octobre au 18 novembre.

Cette résidence a réuni un philosophe, une anthropologue et un photographe. Ulysse Bahous souhaitait terminer une thèse sur l’architecture sacrée, Armelle Faure poursuivre ses travaux sur les villages engloutis par la création de barrages hydrauliques, et Clément Bodet continuer sa quête d’images sur le territoire des Corbières.

Après quatre semaines, ils sont repartis après avoir, pour certains, modifier leur projet. Ou pas. Ils viendront nous raconter tout cela en détail pendant le prochain Banquet de printemps, à la toute fin du mois de mai prochain. En attendant, voici les cartes postales qu’ils nous ont envoyées…

de gauche à droite : Clément Bodet, Armelle Faure et Ulysse Bahous

 

Ulysse Bahous, philosophe

« Ce mois de résidence à la Maison du Banquet a été l’occasion pour moi d’expérimenter une nouvelle façon d’écrire de la philosophie, différente de celle, plus universitaire, à laquelle j’étais habitué. J’étais venu dans l’idée de rédiger un article scientifique sur des problèmes de philosophie de l’architecture. Peu à peu, et sous l’effet de la comparaison entre ma manière de travailler et celle de Clément, j’ai essayé de dire plus simplement et sans argumenter ce que j’avais à dire à propos des ruines, et de l’architecture. Cela m’a conduit assez naturellement vers une forme plus libre, presque poétique, de discours philosophique. Quelque chose qui était à la fois plus amusant et plus incisif que ce à quoi je m’étais préparé. J’ai accompagné Clément dans quelques déambulations, qui ont aussi été l’occasion pour moi d’expérimenter d’autres façons d’écrire, en recopiant, à la manière d’un photographe, les inscriptions que je pouvais voir déjà écrites dans les lieux que nous visitions, pour ensuite les monter, les agencer. Je suis rentré avec la matière brute : entre vingt et trente poèmes ; matière qu’il me reste à polir, affuter, jusqu’à mon retour en mai prochain… »
Ulysse Bahous et Clément Bodet
Armelle Faure, anthropologue

« Comment le jury de la Maison du Banquet a-t-il pu réaliser une si parfaite alchimie pour réunir trois personnes qui ne se connaissaient absolument pas ? Bien sûr, les dossiers montrent parfaitement le fond du travail que réalise un chercheur, un photographe. Au delà, comment un tas de papiers académique pourrait-il, ne serait-ce qu’en une ligne parmi des centaines, faire transparaitre les caractéristiques de trois personnalités aussi différentes, et donner la certitude ou l’intuition que la co-résidence va fonctionner ? Que, non seulement la cohabitation au jour le jour sera excellente, mais également que de cette rencontre, pendant quatre semaines, des dynamiques vont se créer, des révélations se produire ? C’est la magie de Lagrasse, la magie du banquet. Côté banquet, c’était un plaisir de rencontrer les trois précédents co-résidents, venus faire leur restitution au Banquet d’Automne.

Nous sommes arrivés à Lagrasse juste après les graves inondations qui ont fait une douzaine de mort et ont causé des dégâts considérables. Les Audois n’ont pas vus de telles dégradations depuis la tempête de 1999. L’Orbieu était rentré dans son lit mais les marques restaient. L’automne a progressivement coloré les terroirs, les vignes rouges ou jaunes selon les cépages.

Le quotidien à Lagrasse c’est le salon de thé avec Renaud, la librairie avec Aline, la convivialité du café du matin sur la Promenade avec tous ceux qui aident le Banquet et avec son équipe, et le marché du samedi matin avec les cornes de gazelle et les souvenirs du nord Mali.

La magie de la co-résidence de Lagrasse ce sont les échanges quotidiens sur de multiples sujets, littéraires, philosophiques et politiques pendant nos soirées à la villa.

Je travaille avec les populations déplacées par les grandes infrastructures en Afrique, en Asie et à Madagascar depuis plus de 30 ans. En France, je documente les vallées englouties et les villages détruits, « en ruines » sous les lacs des grands barrages. J’ai démarré ma résidence au fin fond de l’Occitanie, en Margeride lozérienne, avec les habitants du village détruit de Naussac. Ce « terrain » est doublement original, car il s’agit du dernier village englouti de France, et parce que, récemment, les agriculteurs-éleveurs ont échappé à une deuxième expropriation. Les bords du lacs sont marqués par une forte résistance paysanne, dont témoignent ces vieilles affiches des luttes du Larzac : « Volem Vivre al Pais ». Elles sont pieusement conservées et exhumées par les agriculteurs en colère. Les anciens habitants ont organisé des réunions pour ma visite, et ils m’ont fait découvrir leurs maisons sous le lac, l’église, le cimetière et leurs fermes détruites, ainsi que les traces de leurs luttes.

Celles est « une étude de cas », comme on dit aux étudiants en aménagement du territoire, qui me réjouit. Celles, un village de la vallée du Salagou, proche de Lodève et de Clermont-l’Herault, devait être un autre village détruit et englouti de l’Occitanie. Une longue lutte des habitants, soutenus eux aussi par le Larzac, a permis, après plus de 40 ans de résistance, que renaissent de nouveaux murs, qu’une nouvelle vie sorte de l’utopie rêvée pour devenir un beau projet. « Sortir des Ruines », sortir de la destruction forcée, avec l’objectif de faire renaitre un village ruiné et pillé après des expropriations dites « à l’amiable ». Nous sommes partis, les trois co-résidents, pour aller ensemble visiter les ruines renaissantes de Celles. Le photographe a pris des photos, le philosophe a écrit des poèmes inspirés, dans ces ruines en voie de transfiguration. Pour ma part, je vais donner des conférences sur ces deux villages « en ruines » d’Occitanie, ruines matérielles et immatérielles, ruines toujours vives pour leurs habitants, et pour les ruraux qui se battent contre la ruine des espaces ruraux.

Voilà ce que j’ai aimé à la Maison du Banquet de Lagrasse : le partage, le partage des idées, le partage des expériences, le partage des repas avec tout ce monde. »

Armelle Faure

L’abbaye de Lagrasse. Photo Armelle Faure

 

Clément Bodet, photographe

« Ce temps de résidence à l’abbaye de Lagrasse m’a permis d’explorer un territoire étendu en longeant le plus souvent les berges de l’Orbieu. De la dynamique du lieu (relief, lumière, ambiance…) découle directement ma pratique photographique dans une approche documentaire. Les prémisses de ma réflexion à partir de la thématique « En ruines » gravitaient autour du pays cathare et de son patrimoine architectural. J’ai donc cherché à mettre en résonance ce premier aspect du lieu avec des aménagements actuels du territoire. Au contact de la région et de ses habitants, j’ai alors pris conscience de l’impact (traumatique et environnemental) des violentes crues qui ont déposé dans le paysage des traces visibles : amoncellements de branchages, champs de vignes couchés, détritus éparpillés dans les cours d’eau et sur les berges… Petit à petit, mon propos s’est construit dans cette oscillation entre des ruines préservées, muséifiées, et le délabrement aux abords des villes et des campagnes qui a succédé aux inondations. Lors d’une discussion à la maison, Ulysse proposait comme définition de la ruine toute construction qui a survécu à son monde d’origine et qui dès lors continue d’exister « hors-sol ». La mémoire qui enveloppe la ruine reconstruit de manière imparfaite et imaginaire ce monde perdu. Dans mes errances et mes repérages des paysages dévastés, il me semblait que cette définition s’accordait au monde qui apparaissait soudain dans sa brutalité et son chaos : des ruines qui déployaient un nouvel espace, une nouvelle expérience. »

photo Clément Bodet

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